Indépendance énergétique : entre nucléaire modernisé, mix énergétique et énergies vertes

Grain de sel GB : La guerre en Ukraine bouscule l’urgence de la transition énergétique des pays européens. L’énergie se profilait déjà comme l’un des principaux défi européen pour le siècle alors que nos usages et nos technologies font exploser nos consommations d’énergie. Au double impératif de réduire notre consommation et de décarboner nos sources d’énergie, s’ajoute désormais la nécessité de sortir de la dépendance aux fossiles russes. Les mixs énergétiques propres à chaque Etat expose plus ou moins à la crise énergétique et à ses conséquences sur la stabilité sociale de nos sociétés. Comment résoudre cette équation énergétique ? Quel mix énergétique dessiner ? Quelle place pour le nucléaire porté par la France ? La crise de l’énergie secoue l’Europe et les réponses se font pressantes…

Actualité réglementaire : https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-9-2024-0116_FR.pdf

L’UE devrait bientôt décider de se retirer du Traité sur la charte de l’énergie controversé, un texte qui, selon certains, constitue un obstacle à la neutralité climatique

Le grand retour du gaz à l’agenda européen

Comme en 2022, le gaz naturel remonte dans l’agenda politique, en raison du manque présumé de solidarité entre l’Allemagne et ses voisins et des pressions croissantes en faveur de l’abandon du gaz russe.Conseil « Énergie » des Vingt-Sept. 

Deux ans après l’attaque de l’Ukraine par la Russie et alors que le pire de la crise énergétique provoquée par le Kremlin est enfin derrière nous, le gaz naturel revient sur le devant de la scène politique.Lundi (4 mars), les ministres de l’Énergie de l’UE se sont retrouvés pour leur réunion habituelle. Le sentiment de crise semble loin derrière, à en juger par l’atmosphère dégagée lors de la courte conférence de presse suivant la réunion.Les prix du gaz, redescendus aux niveaux d’avant crise, reflètent la sérénité que ces ministres ont retrouvée.

L’Allemagne, autrefois le plus gros acheteur de gaz russe en Europe, a opté pour le gaz naturel liquéfié (GNL). La consommation de la France a quant à elle, considérablement baissé.L’Autriche, en revanche, a été contrainte d’admettre que la Russie lui fournissait 98 % de son gaz en décembre, ce qui a provoqué un bouleversement politique. Plusieurs personnalités politiques appellent désormais à un arrêt immédiat des flux étant donné que le pays dispose d’un stock amplement suffisant et de possibilités d’approvisionnements européens abondantes.L’Autriche et ses voisins, comme la République tchèque, la Slovaquie et la Slovénie, s’accordent à dire que l’Allemagne est en partie responsable de leurs difficultés.

Une surtaxe destinée à financer le transport du gaz fait grimper le coût des importations via l’Allemagne, ce qui rend le GNL nettement moins attrayant.La commissaire européenne à l’Énergie, Kadri Simson, a défendu leur cause en déclarant que cette surtaxe mettait en péril la solidarité de l’UE, bien que les Allemands disent tout le contraire, alors que Rome compte introduire une surtaxe similaire à partir du mois d’avril.En parallèle, la date d’expiration de l’accord de transit entre l’Ukraine et Gazprom approche – 2025. Par conséquent, la Bulgarie se positionne de plus en plus comme le principal pays de transit de l’UE pour le gaz, tandis que les flux devraient s’inverser, d’ouest en est, à mesure que le GNL remplace les derniers mètres cubes russes.« Le corridor gazier vertical traversant la Bulgarie sera le seul projet capable de garantir à la fois le transport nécessaire de gaz liquéfié et le fonctionnement continu du réseau de transport de gaz et des installations de stockage souterrain de gaz en Ukraine »a déclaré le directeur de Bulgartransgaz.

Pendant ce temps, les législateurs appellent les pays de l’UE à se débarrasser définitivement de toute l’énergie russe, y compris le gaz de pipeline et le GNL. « Le temps des demi-mesures est révolu », souligne une alliance de 60 législateurs européens. Les nouvelles règles du marché du gaz de l’UE permettront aux pays, dans les mois à venir, de bannir le gaz russe de leur territoire.Qu’on ne s’y méprenne pas : à l’exception des politiciens des pays baltes, les pays de l’UE doivent encore se pencher sérieusement sur la question.En témoigne la réaction de la ministre espagnole de l’Énergie, Teresa Ribera, quand il lui a été demandé d’envisager la fin du GNL russe dans les terminaux espagnols. Cette dernière s’est tout simplement dérobée, déclarant qu’ils seraient simplement détournés vers la France. L’Allemagne a également montré peu d’intérêt pour une interdiction du GNL russe.Toutefois, si les politiques gazières sont moins marquées par la crainte d’une pénurie imminente qu’auparavant, le méthane a repris une place centrale dans les politiques énergétiques européennes.

Les alliances s’affrontent cette année encore. 

Malgré le départ d’Agnès Pannier-Runacher, l’ancienne ministre française de l’Énergie qui a donné le coup d’envoi et incarné le lobbying agressif du pays en faveur de l’énergie nucléaire, les clivages de la politique énergétique européenne semblent plus profonds que jamais.Avant de se réunir, les ministres de l’Énergie — ou leurs représentants — ont assisté à l’une des deux réunions suivantes : l’initiative austro-allemande des « Amis des énergies renouvelables », composée de 13 pays, ou l’« alliance nucléaire » française, composée de 12 pays.À l’exception de la Belgique — qui doit être neutre et agir comme un intermédiaire en vertu de sa présidence du Conseil de l’UE —, de Chypre et de la Lituanie, tous les pays de l’UE ont choisi leur camp, à l’exception des Pays-Bas qui ont choisi les deux.Comme les pays de l’UE cherchent désespérément à influencer l’ordre du jour de la prochaine Commission européenne dans un sens qui corresponde à leurs priorités politiques, il faut s’attendre à entendre davantage parler des deux clubs.

Notes sur la réunion. 
La France et l’Allemagne sont les plus grands pays de l’UE et les leaders informels du bloc. Leurs différences en matière de politique énergétique ont longtemps fait parler d’elles. Aujourd’hui, elles affichent également des désaccords sur l’importance qu’elles accordent à la politique énergétique de l’UE.Alors que Paris a envoyé deux ministres à Bruxelles, dont le très haut placé Bruno Le Maire, Berlin a envoyé Sven Giegold, un fonctionnaire et ancien législateur écologiste de l’UE. Son patron et ministre de l’Économie et du Climat, Robert Habeck, aurait pourtant eu l’occasion de rencontrer ses nouveaux homologues français.Au moins, les deux pays se sont-ils mis d’accord sur le travail à fournir en matière de flexibilité des réseaux électriques. Un travail conjoint dont Euractiv France révélait la genèse fin janvier. Quant à savoir ce que cela impliquera dans la pratique, la question reste ouverte.

Table des matières

Réforme du marché de l’électricité, adaptation des réseaux gaziers, loi sur les renouvelables… les ministres européens de l’Energie se réunissent mardi à Bruxelles sur fond de vives divergences sur le rôle du nucléaire, Paris musclant son offensive en faveur de l’atome civil.

Réforme du marché de l’électricité, adaptation des réseaux gaziers, loi sur les renouvelables… les ministres européens de l’Energie se réunissent mardi à Bruxelles sur fond de vives divergences sur le rôle du nucléaire, Paris musclant son offensive en faveur de l’atome civil.

Après avoir hanté le sommet de l’UE la semaine dernière, l’opposition entre Etats membres partisans ou détracteurs du nucléaire complique cette semaine les négociations sur plusieurs textes-clé pour le climat.

Les ministres doivent ainsi adopter leur position sur une législation destinée à adapter les réseaux gaziers à l’essor de l’hydrogène et du biométhane, via un cadre réglementaire incitatif pour les investisseurs, producteurs et consommateurs.

« Il y a un solide soutien pour pratiquement toutes les mesures », mais une éventuelle référence à l’hydrogène « bas-carbone », c’est-à-dire produit avec de l’électricité issue du nucléaire, a fait l’objet de vives discussions en amont, selon un diplomate européen.

L’atome est aussi au coeur d’ultimes pourparlers entre négociateurs du Conseil (les Etats membres) et du Parlement européen pour finaliser mercredi une vaste loi sur les énergies renouvelables, avec des objectifs d’hydrogène « renouvelable » à atteindre dans les transports et l’industrie.

La France réclame dans ce texte l’égalité de traitement entre hydrogène renouvelable et bas-carbone, ce qu’ont rejeté farouchement mi-mars dans une lettre commune sept pays anti-nucléaire (Allemagne, Autriche, Danemark, Irlande, Luxembourg, Portugal, Espagne).

De sources diplomatiques, les ministres pourraient en discuter « de façon informelle » pour esquisser des compromis.

« Une minorité d’États demande que l’énergie nucléaire soit prise en compte, une autre est catégoriquement contre: ces deux minorités se bloquent mutuellement », s’alarme le diplomate.

AFP/Archives© AFP/ArchivesUne tour de refroidissement de la centrale nucléaire de Biblis, près de Francfort, en Allemagne, le 23 février 2023

« Il va falloir que ce double blocage se résolve (…) La France avancera avec ses partenaires » en vue d’obtenir « une reconnaissance du rôle du bas-carbone dans la transition », souligne-t-on à Paris.

« Alliance » pro-nucléaire

En marge d’une réunion des ministres de l’Energie à Stockholm, la France avait réuni fin février dix autres pays de l’UE (Bulgarie, Croatie, République tchèque, Hongrie, Finlande, Pays-Bas, Pologne, Roumanie, Slovaquie, Slovénie) prêts à défendre l’atome et renforcer leurs coopérations dans le secteur.

Pour peser dans les débats, la ministre française Agnès Pannier-Runacher rassemble à nouveau mardi matin les homologues de cette « alliance », avec un nombre d’Etats « peut-être plus élevé que la dernière fois », indique son cabinet.

Autre sujet d’alarme pour Paris: la Commission a dévoilé mi-mars un plan pour doper les industries vertes, qui mentionne le nucléaire mais sans lui accorder les avantages destinés aux renouvelables (accélération des procédures d’autorisation, facilités de financements…).

POOL/AFP/Archives© POOL/AFP/ArchivesLa présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen à Bruxelles, le 24 mars 2023

« Seules les technologies zéro émission que nous jugeons stratégiques pour l’avenir auront pleinement accès aux avantages », a insisté jeudi la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, en marge du sommet.

« L’expression est malheureuse (…) clairement pas cohérente avec l’enjeu climatique », s’agace le cabinet d’Agnès Pannier-Runacher.

« Dans tous les textes, nous appelons à la reconnaissance d’une neutralité technologique », laissant les Etats libres de choisir les moyens de décarboner, fait-il valoir.

Ainsi, « on ne voit pas pourquoi une technologie serait favorisée » dès lors que l’hydrogène est produit sans émettre de CO2, développe le ministère.

-« Proposition timide »-

Enfin, la question nucléaire devrait colorer mardi le tout premier débat des ministres sur la réforme du marché de l’électricité proposée mi-mars par Commission.

Elle n’entend pas toucher au marché de gros où les prix quotidiens sont suspendus aux cours du gaz –mais veut développer les contrats de long terme, applicables aux renouvelables comme au nucléaire, pour lisser les factures des consommateurs, offrir des revenus prévisibles aux producteurs et encourager les investissements.

Bruxelles veut imposer le recours aux contrats à prix garanti par l’Etat (CFD) en cas d’aides publiques pour tout nouvel investissement dans ces « énergies décarbonées », y compris par exemple dans des centrales nucléaires existantes.

« C’est le principal point de difficulté », observe un diplomate.

Paris, très satisfait, y voit une façon de contribuer au financement du parc nucléaire français, alors que Berlin (partisan d’une réforme a minima) et ses six alliés demandaient en février des CFD facultatifs et strictement réservés aux nouvelles infrastructures de renouvelables…

https://www.courrierinternational.com/depeche/ue-le-nucleaire-pomme-de-discorde-pour-les-ministres-de-lenergie.afp.com.20230327.doc.33c68cv.xml

L’aube d’une nouvelle ère énergétique se lève sur le monde. D’ici quelques années, plus rien ne sera jamais comme avant. Non seulement nous pourrons vaincre la pénurie mais la planète sera en cours de dépollution, dans le même temps où la souveraineté énergétique de la France et de l’Europe deviendra une réalité.

Contrairement aux conclusions hâtives de certains, ou au réflexe malthusien d’autres, la capacité innovatrice de l’esprit humain est sans bornes : une nouvelle génération d’énergies, notamment nucléaires, permet d’envisager l’avenir sans tomber dans un optimisme béat. Une révolution économique et sociétale est désormais à portée de main.

Historiquement, il existe peu de domaines ayant structuré autour d’eux un très grand nombre de secteurs économiques. Parmi les plus marquants depuis plus de deux siècles, trois se dégagent nettement : l’automobile, l’aviation et le numérique. Quoique des Français se soient trouvés à l’origine de chacun d’eux, les chocs d’offre qu’ils ont enclenchés proviennent tous des Etats-Unis [1]. Aujourd’hui, l’Europe peut, à son tour, provoquer un tel choc.

De la même manière que les ordinateurs portables ont révolutionné le travail en rendant simultanément l’individu plus autonome et mieux relié au monde qui l’entoure, la mise à disposition décentralisée d’un service d’accès à une énergie sécurisée, bon marché, sûre, abondante et responsable écologiquement constituera l’apport fondamental de l’Europe à une prospérité sereine. A condition que celle-ci se mobilise pour ce qui relève désormais de bien plus que de l’énergie : sa liberté. Elle pourrait ainsi combiner une vision d’ensemble à l’échelle de son territoire et le soutien aux nombreuses collectivités locales qui constituent le tissu communautaire.

Pour juger de ces assertions, qui peuvent paraître inspirées par un aveuglement impardonnable, il faut tout à la fois mesurer les difficultés de la situation actuelle, exposer les raisons technologiques pour lesquelles elle peut être surmontée, voir enfin quel chemin suivre pour y parvenir.

Le nœud actuel

Dans l’ordre économique, trois verbes peuvent résumer l’activité humaine depuis la nuit des temps : extraire, transformer, rejeter.

Depuis la Révolution industrielle en Grande-Bretagne à la fin du XVIIIe siècle, nos sociétés ont porté à l’incandescence ce modèle historique. Au point de le remettre en cause au nom d’une triple prise de conscience : l’extraction toujours croissante d’éléments fossiles (charbon, pétrole, gaz) conduit au tarissement des ressources terrestres ; la transformation des matières premières en biens de toutes natures accélère le mouvement ; les déchets détériorent tragiquement la planète (gaz à effet de serre, CO2, pollution de l’air, composés plastiques, destruction de la biodiversité). Dans la foulée des mises en garde du Club de Rome au cours des années 1960 et de son cri alarmiste (Halte à la croissance), les critiques n’ont cessé de s’intensifier à l’égard des phases 1(extraire) et 3 (rejeter), au point de conduire certains à remettre en cause la deuxième (transformer), siège de la croissance, et à plaider pour une décroissance qui, dans les faits, presque invisiblement, se manifeste déjà.

Cette situation, qui semble sans issue, a nourri une inquiétude croissante chez les jeunes comme chez leurs aînés jusqu’à provoquer une sorte d’angoisse civilisationnelle. Comment conserver le niveau de vie atteint par les pays avancés tout en luttant pour que les plus démunis échappent à la pauvreté ? Dans un monde ouvert où l’information circule à la vitesse de la lumière, comment éviter des conflits entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien ? Il en va du quotidien de milliards d’individus. Au premier tiers du XIXe siècle, Chateaubriand n’écrivait-il pas : « Essayez de persuader au pauvre […] lorsqu’il possédera la même instruction que vous, essayez de le persuader qu’il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que son voisin possède mille fois le superflu : pour dernière ressource il vous le faudra tuer [2] » .

Brossé à grands traits, ce tableau paraît bien sombre, dans la mesure où l’énergie n’est pas seulement le nerf de la guerre mais, aussi et surtout, le carburant de la paix. La seule solution pour éviter la régression et les affrontements consiste à en augmenter l’offre. C’est la raison pour laquelle se sont développées depuis quelques décennies les énergies renouvelables (éolien, solaire, hydraulique) à côté des trois premières générations du nucléaire, afin de satisfaire une demande mondiale en électricité régulièrement croissante (multiplication entre 2 et 4 d’ici à 2050, atteignant alors plus de 100 000 térawattheures par an), due notamment à l’essor du numérique, à la pression démographique (près de 10 milliards d’individus en 2050 contre 8 en 2022) et à la transition énergétique (zéro émission nette, Net Zéro 2050).

Les deux grandes sources que sont les renouvelables et le nucléaire, sans parler du charbon, du pétrole et du gaz, ne répondent malheureusement pas très bien aux exigences contemporaines, telles qu’exprimées par le Conseil mondial de l’énergie, lequel estime que « promouvoir l’approvisionnement et l’utilisation durable de l’énergie pour le plus grand bénéfice de tous » n’est pas un objectif seulement raisonnable mais indispensable. A cette fin, cet organisme a posé les termes d’un trilemme (par analogie avec un dilemme) à résoudre : sécurité énergétique, équité énergétique, durabilité environnementale. Le premier recommande une alimentation régulière, assurant l’indépendance ; le deuxième préconise des prix abordables permettant l’accès de tous ; le troisième prône la propreté au nom du respect de la nature.

A cette aune, aucune des énergies actuellement disponibles ne satisfait totalement aux trois critères. Le fossile est polluant, le renouvelable intermittent, le nucléaire conventionnel, massif dans sa forme actuelle, produit des matières usagées inutilisées.

Autrement dit, l’augmentation des sources énergétiques connues ne résout pas le trilemme. Doit-on en conclure que nous sommes dans une impasse ? Ce serait oublier que l’innovation est la force essentielle qui a permis à l’humanité de passer de la traction animale et de l’esclavage à la surpuissance énergétique.

Une révolution technologique

Afin de présenter en quoi le XXIe siècle peut répondre à un grand espoir, il faut au préalable se livrer à une remarque décisive concernant le nucléaire. Elle permet de penser out of the box, comme disent nos amis anglo-saxons.

Dans l’état actuel des choses et de la pensée, cette technologie suscite de la crainte. Certes, remarquable en cela qu’elle ne libère pas de CO2, contrairement aux énergies d’origine fossile, elle nécessite toutefois des implantions coûteuses et longues à construire, un traitement et un stockage sur le long terme de ses déchets.

Cependant, comme pour les gaz, dont certains sont mortels (le monoxyde de carbone, par exemple) et d’autres essentiels à la vie (comme l’oxygène), il existe plusieurs types de nucléaires. Si nous appelons C le nucléaire conventionnel, nous pouvons baptiser V – pour Vert – celui qui s’y ajoute. Ce dernier ne produit plus de déchets radioactifs de vie longue et de haute activité, ou à un niveau extrêmement faible, tout en étant aussi énergétique que son cousin C.

Supposons donc qu’une technologie nouvelle emploie du nucléaire V. Supposons aussi que cette technologie soit capable de produire de l’électricité en grande quantité, à un coût très faible. Supposons encore qu’à cette fin elle utilise comme combustible les déchets qui proviennent du nucléaire C. Autrement dit, qu’elle puisse contribuer à dépolluer la planète. Et supposons pour finir que cette technologie ne demande pas des décennies pour entrer en vigueur mais seulement quelques années.

Contrairement à l’incrédulité que peuvent provoquer ces suppositions, une telle technologie existe bel et bien. Elle fait partie de ce que les spécialistes appellent la quatrième génération de réacteurs. Elle s’appuie sur ceux intitulés AMR[3] , parmi lesquels existent six variantes, dont l’une d’entre elles utilise les sels fondus, et sur ceux que l’on appelle des SMR[4] Ces derniers désignent une catégorie définie par leur puissance (en-dessous de 400 mégawatts en général), en opposition aux réacteurs conventionnels (entre 900 et 1 600 mégawatts).

Par rapport à ces derniers, les SMR/AMR sont flexibles, ils peuvent être démultipliés ou réduits en nombre ; adaptables notamment à des espaces géographiques incompatibles avec les grands réacteurs : petits marchés électriques, zones isolées, sites où l’accès à l’eau est limité ; simples car fabriqués en usine en grande série puis expédiés sur place, donc moins coûteux à construire : sûrs avec une utilisation de plus petites quantités de combustible et une réduction drastique des risques.

Conscients des besoins exponentiels en matière de production d’électricité, des pays comme les Etats-Unis, le Canada, la Russie, la Chine, l’Inde se sont lancés dans des investissements parfois considérables touchant à cette technologie et s’emploient sans relâche à la rendre opérationnelle.

En Europe, la France n’est pas en reste, loin de là. Parmi ceux qui se sont lancés dans la course à l’obtention d’une énergie nucléaire verte, NAAREA[5] représente une avancée majeure, et originale. A la différence des projets d’envergure de la Chine ou des Etats-Unis, cette jeune entreprise spécialisée dans les SMR/AMR propose un très petit réacteur modulaire appelé XSMR[6] ou encore XAMR[7] , dont l’architecture permet de générer des gammes de quelques dizaines de mégawatt en toute sécurité, à partir de matières radioactives usagées, déjà disponibles et en quantité.

L’invention portée par NAAREA est un réacteur de fission nucléaire à sels fondus et neutrons rapides. En son sein, la réaction s’auto-régule, garantissant une sûreté passive contre les excursions de réactivité, le tout intégré dans un tout petit volume. Compte tenu des évolutions tendancielles de la demande et des besoins du marché, elle privilégie une approche qui se veut au plus près des consommateurs d’énergie électrique ou thermique, (quelques dizaines de mégawatts), aussi bien en France qu’à l’étranger, offrant ainsi une alternative aux groupes électrogènes, ainsi qu’une autonomie énergétique pérenne. Cela permettra d’ici peu de produire une énergie abondante, décarbonée, décentralisée, non-intermittente, grâce à un dispositif autonome, pour un prix du kWh inférieur à celui du charbon ou des autres combustibles fossiles comme le pétrole et le gaz. Avec les matières radioactives usagées entreposées sur le territoire de l’Hexagone, il est ainsi possible de disposer d’une réserve de combustible pour plusieurs centaines d’années au moins[8].

En résumé, NAAREA répond aux trois exigences du trilemme. L’énergie produite par ses microgénérateurs sera soit consommée par les utilisateurs locaux, soit réinjectée sur le réseau de distribution. Elle peut donc être tout à la fois complémentaire du nucléaire conventionnel et favoriser l’autonomie locale. Pour la première fois, du nucléaire compétitif et sécurisé pourra être raccordé directement et tout près du point de consommation. Pour la première fois également, une source d’énergie sera indépendante d’un réseau de transport d’énergie électrique, d’un pipeline, ou d’un point d’eau. Dans sa conception même, NAAREA supprime la question de l’acheminement et du stockage.

Ainsi se mettra en place une approche radicalement nouvelle de l’offre énergétique : l’accès à une électricité décarbonée, décentralisée, non intermittente, reposant sur l’utilisation de combustibles usagés, grâce à l’implantation de centrales de poche, c’est-à-dire très petites et implantables facilement, capables d’alimenter n’importe quelle zone géographique tout autant que les secteurs économiques et les populations non reliées à un réseau. Ni les Chinois, ni les Russes ni les Américains ne travaillent à une telle échelle.

Les domaines d’applications immédiates des microréacteurs NAAREA, outre l’évidente complémentarité avec l’énergie nucléaire conventionnelle, sont multiples. Elles concernent des activités dont toute remise en cause entraînerait de graves dommages et diminuerait considérablement le niveau de vie des populations .[9]

Le chemin de l’espoir

L’espoir n’est pas rejeté dans un avenir lointain. Il ne s’agit pas d’une espérance de nature utopique, ou fondée sur des considérations abstraites, mais d’un avenir pour ainsi dire immédiat. Quelques années tout au plus, mais déterminantes.

Si elle est nécessaire, la technologie n’est toutefois pas suffisante. Il faut encore deux conditions pour qu’un basculement d’une ampleur insoupçonnée se réalise : la prise de conscience et la prise de position. Nous touchons à la première : le sentiment d’une urgence est présent. Même si peu encore imaginent le changement radical que nous allons connaître, il faut déjà s’y préparer. Il concerne notre bien-être, la sécurité, la paix.

Si la mobilisation des esprits constitue la première condition de la réussite, la prise de position est non moins importante. Elle est même décisive. Si une ferme volonté se fait jour, appuyée sur les constats auxquels nous nous sommes livrés ici, elle doit impliquer l’Europe tout entière. Dès lors qu’existent les moyens de nous libérer du trilemme évoqué plus haut, ne pas s’appliquer à les exploiter systématiquement serait une faute historique. D’autant que la France, par son savoir-faire dans le domaine nucléaire, représente un atout exceptionnel. Capitaliser sur son expérience en développant des technologies nouvelles et complémentaires du nucléaire conventionnelle constitue, pour l’Europe, une véritable chance.

Puisque la question d’une énergie abondante, abordable et responsable – ce qui signifie de l’énergie pour tous – est en passe d’être réglée, il reste, après les esprits, à mobiliser les moyens de mettre en œuvre sa production. C’est là une affaire d’investissements, à condition de prendre ce terme dans ses deux sens les plus puissants : s’y consacrer sans relâche et affecter les fonds nécessaires à la concrétisation de l’espoir. Des fonds privés européens conséquents contribuent déjà au lancement des premiers développements industriels, créant les conditions d’un puissant partenariat public-privé au service du grand espoir suscité. Si la France et l’Europe s’y adonnent, tous les autres suivront. Il serait regrettable qu’une ambition française, au service de l’Europe, se fasse damer le pion et finisse par échapper à ces territoires.

Dans le nouveau monde qui pointe, comme un soleil levant, il sera enfin possible de se concentrer sur ce qui l’emporte sur toute autre considération pour chacune et chacun des habitants de cette planète, les moyens de poursuivre le bonheur. A condition que le bon sens triomphe !

Energie : un grand espoir pour le XXIe siècle – Question d’europe N°647 – Fondation Robert Schuman (robert-schuman.eu)

La Lituanie, un modèle pour la sécurité énergétique européenne ?

Le 19 octobre, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, annonçait que l’UE avait réussi, depuis février dernier, à remplacer les deux tiers de ses importations de gaz russe en se tournant vers d’autres fournisseurs. Cette réduction semblait improbable quelques mois plus tôt, quand l’invasion de l’Ukraine venait, pour l’UE, de transformer Moscou de partenaire commercial en menace militaire. La sécurité énergétique du continent était alors brutalement devenue une problématique quasi existentielle.

Huit mois plus tard, l’UE a donc considérablement réduit sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. Pourtant, il reste du travail sur le long terme. Pour se dégager totalement de sa dépendance à l’égard de l’énergie russe, l’Union pourrait tirer des leçons de l’expérience d’un de ses membres, la Lituanie – un pays qui, depuis la proclamation en 1990 de son indépendance vis-à-vis de l’URSS, a su s’adapter à un contexte géopolitique complexe pour assurer sa sécurité énergétique.

Le cas lituanien est en effet porteur de trois leçons majeures.

Ne pas renoncer au nucléaire

Le chemin de la Lituanie vers l’indépendance énergétique n’a pas été facile.

Avant son adhésion à l’UE le 1er mai 2004, le nucléaire était le premier pilier de son mix énergétique : Vilnius générait de cette façon 77 % de sa production d’électricité. Mais le pays a dû fermer les deux réacteurs de sa centrale nucléaire d’Ignalina comme condition préalable à son entrée dans l’Union, car la centrale était de la même technologie (RBMK) que Tchernobyl.

Par une urgente nécessité, le nucléaire a donc été remplacé par le gaz naturel et le pétrole russes. En 2011, ces deux sources constituaient 75 % du mix énergétique national (le reste venant notamment du charbon, des produits pétroliers, de l’énergie hydraulique et de la biomasse). Le pays se retrouvait donc profondément dépendant des importations d’hydrocarbures en provenance de Russie.

Suite à l’invasion de l’Ukraine, l’UE, largement dépendante de la Russie pour son approvisionnement énergétique, s’est à son tour tournée (ou retournée) vers le nucléaire.

L’Allemagne a décidé en octobre de maintenir en activité ses trois centrales nucléaires restantes, au moins jusqu’en 2023. En Pologne et aux Pays-Bas, les décisions ont été prises de construire respectivement trois et deux nouvelles centrales nucléaires, en plus d’un réacteur de recherche en Pologne (Maria, 30 MW) et d’un réacteur nucléaire (Borssele, 482 MW) déjà existant aux Pays-Bas.

Le retour en vogue du nucléase est une tendance de fond, à laquelle le gouvernement français actuel semble décidé à contribuer. Aujourd’hui, le nucléaire génère un quart de l’électricité en Europe – une part qui, selon la Commission, est censée passer à 12-15 % à l’horizon de 2050, malgré les nouveaux projets. En effet, de nombreux anciens réacteurs doivent être fermés.

La diversification des fournisseurs

Mettre fin à la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie est un objectif explicite, inscrit dans la stratégie nationale d’indépendance énergétique (NEIS) de la Lituanie, ce qui explique que le pays n’ait pas été pris de court quand, au printemps dernier, la Russie a commencé à bloquer ses exportations de gaz vers l’Union européenne, en permettant à Vilnius, qui s’y préparait depuis des années, de renoncer au gaz russe.

En réalité, le pays avait pris conscience de l’urgence de rompre les liens énergétiques avec Moscou dès 1993, lorsque les approvisionnements en pétrole russe avaient été interrompus – pour non-paiement, selon Moscou et pour faire pression politique, selon les pays baltes. Le gouvernement d’alors enclencha la diversification de ses fournisseurs de pétrole, une tendance renforcée depuis 2006, quand la Russie a désactivé la branche de l’oléoduc « Droujba » (Amitié). En juin 2022, Vilnius a totalement cessé d’importer du pétrole de Russie. Aujourd’hui, le pétrole lituanien provient d’Arabie saoudite, du Kazakhstan, du Royaume-Uni, des États-Unis et de Norvège.

Le deuxième élément important de la stratégie énergétique lituanienne a été la densification, au fil des ans, des interconnexions électriques avec la Pologne (par le biais du réseau de transport d’électricité LitPolLink et du futur HarmonyLink) et avec la Scandinavie (via NordBalt, actif depuis 2016). En 2019, la Russie et la Biélorussie représentaient encore près de la moitié des importations de la Lituanie en électricité. Depuis 2022, toutes les importations d’électricité proviennent de Suède (70 % des importations) ou de Lettonie (30 % des importations).

De gauche à droite : les présidents letton Egils Levits, lituanien Gitanas Nauseda et polonais Andrzej Duda posent en compagnie de la commissaire européenne à l’Énergie Kadri Simson lors de l’inauguration officielle du gazoduc Gas Interconnection Poland-Lithuania (GIPL) à Jauniunai, en Lituanie, le 5 mai 2022. L’exploitation commerciale de ce gazoduc de 508 km de long reliant la Pologne et la Lituanie a commencé le 1ᵉʳ mai 2022. Le gaz naturel peut circuler dans les deux sens. Le gazoduc partira de la station de compression de gaz naturel (GCS) de Jauniunai, dans l’est de la Lituanie, pour rejoindre la station GCS de Holowczyce, dans l’est de la Pologne. Petras Malukas/AFP

Le troisième élément de la cette stratégie a été la réduction, ces dix dernières années, des importations de gaz naturel russe, permise grâce à la construction d’un terminal GNL dédié. L’ouverture du terminal portuaire de Klaipeda en 2014 a permis de diversifier les fournisseurs de gaz. Alors qu’en 2011, la totalité du gaz naturel provenait de Russie, ces importations avaient chuté de 60 % en 2019, et sont tombées à zéro en mai 2022, après que le gouvernement a investi dans davantage de capacités de stockage flottant et d’importation de GNL, notamment depuis les États-Unis et de la Norvège, pour qui la Lituanie est la destination d’exportation la plus importante, malgré la taille réduite du pays.

Faire les bons choix technologiques

En plus de la diversification des fournisseurs, la Lituanie a investi dans la diversification des technologies.

En pratique, le gouvernement a réduit la part du gaz naturel dans le mix énergétique du pays en investissant dans les énergies renouvelables et en augmentant la part de la biomasse dans le chauffage urbain.

Les problèmes de l’intermittence de l’approvisionnement rencontrés avec certaines sources d’énergie renouvelable ont été limités par ces choix technologiques. Ainsi, grâce à l’utilisation de la biomasse, la Lituanie a réussi à réduire la part du gaz russe dans son système de chauffage de 80 % en 2010 à zéro en 2022.

Une voix qui commence à porter en Europe et en France

La Lituanie est un excellent élève en matière de sécurité énergétique. Le pays reste un îlot de stabilité en Europe de l’Est et se positionne comme un pôle d’investissement émergent, malgré un contexte géo-économique complexe.


Sur les questions énergétiques, les partenaires européens doivent tirer les enseignements de la situation lituanienne.

Il semble que la Lituanie reste un interlocuteur privilégié du gouvernement français. Cela a été réaffirmé début octobre, lorsque la première ministre lituanienne Ingrida Simonyte a rencontré son homologue Élisabeth Borne lors d’une réunion de travail à Matignon, où la sécurité énergétique a été abordée parmi d’autres sujets prioritaires. La rencontre s’est déroulée en marge du forum d’affaires franco-lituanien, organisé à Paris par le Medef International pour promouvoir le dynamisme de l’écosystème économique lituanien. Signe que ce petit pays de quelque 3,5 millions d’habitants intéresse aussi bien les politiques que les milieux d’affaires.

La Lituanie, un modèle pour la sécurité énergétique européenne ? (theconversation.com)

Un retour en grâce du nucléaire dans l’opinion publique européenne? Quelques éléments sur un changement rapide de paradigme

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27/03/2023

La crise sanitaire ouverte avec la pandémie de Covid-19, et peut-être surtout la guerre en Ukraine, couplées avec un interventionnisme chinois et/ou américain de plus en plus franc, ont largement contribué à faire « sauter les tabous énergétiques européens[1] » vers des approches plus collectives et coordonnées. C’est indéniable en matière d’énergie : si certains mécanismes comme le plafonnement général des prix du gaz n’ont pas été actés, certaines mesures, difficiles à envisager au niveau européen il y a peu de temps encore, sont désormais entérinées comme les achats communs de gaz, les objectifs partagés de réduction de la demande en énergie, l’obligation de stockage, etc.

L’importance de l’échelon européen s’est ainsi affirmée sur les questions énergétiques. À ce jour, on peut retenir trois éléments. D’abord, le Pacte vert est devenu un instrument solide, au point d’être intégré au plan REPowerEU de mai 2022. Cela a pour incidence, d’une part, de clairement présenter les énergies renouvelables (EnR) comme une des solutions à valoriser ; d’autre part, de voir de nouveau s’imposer progressivement la question de la demande en énergie avec des objectifs d’efficacité et de réduction des consommations[2]. Ensuite, on voit que la fin des énergies fossiles n’est pas immédiate : au Parlement européen, les coalitions s’opposant au gaz tendent à s’effriter, le déploiement de terminaux GNL ou le développement de l’hydrogène[3] offrant des possibilités de prolongement dans l’usage de ces énergies en termes de politiques publiques. Enfin, l’énergie nucléaire semble offrir une alternative de nouveau crédible à la faveur, d’une part, de la discussion sur la taxonomie verte au niveau européen ; d’autre part, de la fenêtre d’opportunité politique qui replace l’impératif de sécurité énergétique au cœur des débats sur l’énergie.

Ces éléments dessinent un nouveau paysage énergétique qui articule quatre leviers d’action possibles, sous la double ambition d’une décarbonation des économies et d’une meilleure indépendance énergétique de l’Europe : renouvelables, nucléaire, gaz et efficacité/sobriété. Ces quatre pôles définissent en quelque sorte les frontières des mix énergétiques possibles au sein desquels les Etats membres positionnent leurs politiques énergétiques nationales.

Le cadre démocratique des États considérés ici impose de prendre en compte l’état des opinions publiques. En effet, les enjeux des transitions énergétiques et environnementales sont tels, en particulier lorsqu’ils touchent aux infrastructures ou affectent des changements de pratiques, qu’ils ne peuvent être résolus sans prendre en compte les citoyens. Certes, il existe de nombreux débats sur la difficulté de réduire l’opinion publique aux résultats des sondages et sur la qualité de cette opinion (Converse 2006). Une littérature existe aussi pour questionner le rôle de l’opinion publique sur la forme des politiques publiques et la nature des décisions politiques (Belot 2019). Deux types de théories nous semblent ici utiles pour comprendre les évolutions récentes de l’opinion publique européenne sur les questions d’énergie.
A partir de la notion intuitive d’une catastrophe transformant l’agenda du public et les priorités de l’action publique, John Kingdon (1984; 2013) propose la notion « d’évènement focalisant » (focusing event[4]). Il s’agit d’un évènement soudain- et relativement rare-, préjudiciable ou révélant de possibles nuisances, limité à une aire géographique et dont les décideurs politiques et l’opinion prennent connaissance simultanément (Gamson 1992). Cet évènement, qui focalise en même temps l’attention du public et des policy-makers sur un problème, ouvre ainsi une fenêtre d’opportunité et est susceptible d’entraîner une reconfiguration majeure et relativement rapide des politiques publiques concernées (policy learning[5]).

La deuxième théorie porte sur la nature de l’opinion publique. De manière synthétique, nous partageons ici avec Zaller (2001) les idées que les opinions peuvent varier en fonction de leur niveau d’exposition aux informations, ou du degré de compétence politique des individus ; que les citoyens n’ont pas toujours des attitudes stabilisées sur tous les enjeux et que nos opinions sont en partie formées par les discours portés dans les arènes publiques. Zaller précise notamment, en reprenant la notion d’opinion publique latente formulée par Key (1961), une conception de l’opinion publique souvent partagée à propos d’un problème entre des considérations sinon contradictoires du moins en tension ; et le rôle, en quelque sorte symétrique, des représentants politiques dont « les instincts et les motivations sont d’anticiper ce que le public voudra à la fin de la journée et après que la poussière est retombée » (Zaller 1998, 29).

Ces deux types de ressources analytiques sont nécessaires et doivent être combinées, selon nous, pour comprendre les évolutions, parfois rapides, qui ont pu avoir lieu ces dernières années en matière de soutien aux filières nucléaires par les opinions publiques. Car, dans tous les pays où nous disposons de données, on assiste globalement à une augmentation du soutien à l’énergie nucléaire, augmentation qui n’est peut-être pas sans rapport avec la fenêtre d’opportunité ouverte au niveau européen. Nous nous intéressons à l’évolution du soutien aux énergies dans plusieurs pays européens comparables et aux modalités de ces évolutions. Le passage d’un cadrage par le risque, dû à la crise sanitaire, à un cadrage par les enjeux économiques, cette fois essentiellement lié à la guerre en Ukraine, n’y est pas étranger. La fin de ce texte se focalise sur le cas français sur lequel nous disposons de données plus précises, et qui montre qu’au-delà de la question des cadrages à l’échelle européenne, il existe des spécificités nationales, qui tiennent beaucoup aux séquences politiques (et électives) récentes imprimant un tempo très particulier aux dynamiques d’opinion.

En termes méthodologiques, nous utilisons les données issues de :
– Obs’COP, enquête internationale sur les opinions, connaissances, attentes et niveaux d’engagement face au changement climatique portant sur une trentaine de pays.
– Dynamique de l’opinion publique sur le nouveau nucléaire (DOP), enquête menée en France.

Les données de l’Obs’COP sont utilisées dans la première partie sur la comparaison européenne. Les données de DOP, avec la focale française, dans la partie suivante. Leur périmètre, leur questionnaire et leur méthodologie ne sont pas pas similaires, ce qui n’autorise pas leur stricte comparaison d’une partie à l’autre.

De l’évolution de l’opinion publique de quelques démocraties européennes au sujet du nucléaire

Seize pays[6] en Europe comptent des installations de production électronucléaire dans leurs mix énergétiques. Notamment ébranlés par les accidents de Tchernobyl[7] et Fukushima[8], certains pays comme l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne et la Suisse ont fait part de leur volonté de sortir du nucléaire. Face à la crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine, la Belgique a décidé de repousser de dix ans cette sortie, l’Allemagne de quelques mois pour passer l’hiver[9], tandis que l’Espagne et la Suisse ont prévu de sortir respectivement du nucléaire en 2035 et 2034. Une dizaine de pays[10] dont six en Europe centrale construisent ou ont annoncé la construction de nouvelles centrales.

L’étude porte sur une partie des économies dites avancées d’Europe sur lesquelles nous disposons de données sur l’opinion publique et l’énergie et nous autorisant une comparaison avec le cas français en tant qu’espaces comparables d’identités politiques hiérarchisées (Lipset et Rokkan 1967 ; Delfosse 2008). Dans notre panel, la situation en Europe occidentale et nordique est contrastée puisque l’Allemagne a décidé de sortir du nucléaire ; la Belgique, après une décision similaire, prolonge le fonctionnement de ces centrales existantes tandis que la France[11] comme le Royaume-Uni se sont engagés dans un programme de construction de nouvelles centrales. Dans le sud de Europe, la sortie du nucléaire domine puisque l’Italie est sortie du nucléaire depuis le referendum de 1987 et que l’Espagne prévoit de fermer prochainement ses sept réacteurs encore en activité. Dans cette partie, l’étude présente toutefois une limite importante : les pays d’Europe centrale et orientale aux mix énergétiques plus modestes mais souvent de tradition nucléaire et engagés dans des programmes de construction ne sont pas pris en compte.

Le constat : la guerre en Ukraine, un évènement focalisant qui suscite un accroissement du soutien au nucléaire

Quelles que soient les décisions des pays à l’égard du nucléaire (programme de construction, arrêt engagé ou annoncé), on assiste en 2022 à une progression nette du soutien à l’énergie nucléaire[12] (Fig. 1).

Cette progression est particulièrement forte dans les pays dont les positions anti-nucléaires dans l’opinion sont majoritaires et ancrées comme l’Italie (+18 points) ou l’Allemagne (+15), plus modérée mais notable dans les pays engagés dans une trajectoire de sortie du nucléaire comme la Belgique (+12 points) ou l’Espagne (+13). Le Royaume-Uni, engagé dans un nouveau programme nucléaire, connaît une progression plus forte (+14) que la France dont le soutien au nucléaire en 2021 septembre atteignait déjà un niveau élevé. Ces évolutions se font notamment au détriment des opinions très opposées au nucléaire, notamment dans les pays historiquement hostiles à cette énergie (Allemagne et Italie).
Le cas des énergies fossiles est intéressant (Fig. 2). De manière synthétique, on distingue deux groupes de pays : ceux où le soutien au nucléaire est fort avec un soutien aux énergies thermiques plus faibles (Belgique, France, Royaume-Uni) ; et ceux où le soutien au nucléaire est moins fort avec un soutien aux énergies fossiles plus élevé (Allemagne, Italie, Espagne). Ces niveaux de soutien sont globalement liés à la répartition des mix énergétiques nationaux.

Figure 1. Evolution du soutien à l’énergie nucléaire

Dans l’ensemble de ces pays européens, le soutien de l’opinion publique aux énergies renouvelables (EnR) est fort : le soutien au solaire est particulièrement élevé en Allemagne, Espagne, Italie et au Royaume-Uni. Le soutien de l’opinion française à l’énergie éolienne est plus faible qu’ailleurs et des pays peu engagés dans l’hydroélectricité comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni soutiennent moins cette énergie.

De manière synthétique, on distingue deux groupes de pays : ceux où le soutien au nucléaire est fort avec un soutien aux énergies thermiques plus faibles (Belgique, France, Royaume-Uni) ; et ceux où le soutien au nucléaire est moins fort avec un soutien aux énergies fossiles plus élevé (Allemagne, Italie, Espagne). Ces niveaux de soutien sont globalement liés à la répartition des mix énergétiques nationaux.

Figure 2. Niveaux de soutien aux différents modes de production d’électricité en 2022

Entre 2019 et 2020, les variations du soutien dans l’opinion affectent d’abord et surtout les EnR : les niveaux de soutien aux renouvelables progressent de manière notable en Belgique, au Royaume-Uni et, de manière plus sélective, en Allemagne (où seul le soutien au solaire progresse). En Italie à l’inverse, ces soutiens régressent. Mais presque symétriquement, entre 2021 et 2022, c’est la progression du soutien aux énergies thermiques (gaz et charbon) et nucléaire qui marque (Fig. 3). En moyenne, l’évolution relative entre 2021 et 2022 est de +18 % pour l’usage de centrales à gaz, +28 % pour le nucléaire, + 39% pour les centrales à charbon alors que le soutien régresse ou se stabilise pour les EnR mais avec des niveaux de soutien en 2022 souvent au-dessus de 70 %.

Figure 3. Evolution relative du soutien aux moyens de production d’électricité entre 2021 et 2022

On peut faire l’hypothèse, sans grand risque, que ces changements rapides sont dus à la guerre en Ukraine : celle-ci va conjointement focaliser l’attention des opinions, des médias et des représentants politiques sur les questions énergétiques, notamment du fait des conséquences du conflit sur les coûts de l’énergie, ses effets inflationnistes et ses répercussions sur le pouvoir d’achat des Européens, réhabilitant l’idée d’un mix énergétique plus diversifié et des sources de production délaissées les années précédentes.

C’est ce que montre notamment l’évolution de la question portant sur les problèmes les plus importants pour les opinions publiques de ces différents pays (Fig. 4). Cette question permet de capter le ou les problèmes qui focalisent l’attention des publics et constituent des macro-cadrages pour ceux-ci ; la plupart des enjeux du débat public dont les questions énergétiques étant perçus au prisme de ces préoccupations. Les évolutions des réponses à cette question pour la période 2020, 2021 et 2022 marquent un net recul des préoccupations liées au risque, du fait du reflux de la pandémie de Covid-19 en Europe, un maintien des préoccupations environnementales, ainsi qu’une progression très forte en 2021 et 2022 du coût de la vie qui domine l’agenda des opinions publiques des pays européens étudiés. On note par ailleurs une progression de thématiques connexes au coût de la vie comme la pauvreté et les taxes et impôts. En d’autres termes, on assiste à un glissement du cadrage par le risque et l’environnement, cadrage traditionnellement défavorable au nucléaire notamment, à un cadrage économique et environnemental. Or, ce cadrage économique est souvent plus favorable au nucléaire en abordant les questions de compétitivité, d’emploi, de pouvoir d’achat, etc. (Blanchard 2010; Persico 2014).

Figure 4. Les principaux sujets d’inquiétude en Belgique, France, Allemagne, Italie, Espagne et au Royaume-Uni

Une politisation des questions énergétiques qui profite au nucléaire

Les conséquences de la guerre en Ukraine sur la hiérarchie des problèmes publics et, en particulier, sur les enjeux énergétiques, sont en partie le fruit d’un travail partisan d’interprétation. Nous savons en effet que le soutien au nucléaire est en France l’objet de lecture partisane (Brouard et al. 2013) ; par exemple, entre 2007 et 2011, les socialistes se sont rapprochés de la position des Verts traditionnellement opposés à l’usage du nucléaire en vue d’un accord électoral (Deront, Evrard, et Persico 2018). À l’inverse, le centre, la droite, voire l’extrême droite, apparaissent comme des soutiens constants à l’énergie nucléaire. Cette polarisation des soutiens au nucléaire se vérifie pour l’ensemble des pays européens considérés dans notre étude, avec des partis de gauche ou écologistes en moyenne plus opposés, et des partis de centre ou de droite plus favorables. On peut noter toutefois qu’au Royaume-Uni, les électeurs écologistes sont relativement favorables au nucléaire et qu’en Italie, celles et ceux qui se réclament de la droite affichent un soutien très faible au nucléaire (à la différence du centre).

Les évolutions des opinions publiques suscitées par l’émergence de la guerre en Ukraine et de ses conséquences dans les débats publics européen et nationaux ne font pas apparaître d’évolutions différentielles marquées entre la gauche et la droite : globalement, le soutien à l’énergie nucléaire progresse partout (Fig. 5). On peut noter toutefois des spécificités natio-nales : ainsi, les électeurs de la droite italienne rejoignent l’étiage des droites européennes tandis que les sympathisants des Verts français et de la gauche allemande convergent vers des positions plus favorables au nucléaire. L’évolution la plus notable concerne les personnes interrogées sans proximité partisane qui, dans l’ensemble des pays concernés, passent d’une opposition relative à une position plus balancée sinon à un soutien à l’énergie ncléaire et il est important de rappeler qu’ils représentent un tiers des sondés répondant à l’enquête.

L’explication par la théorie de l’évènement focalisant semble globalement être vérifiée pour expliquer l’évolution des opinions publiques des pays considérés dans l’étude. Un même choc entraîne un changement de cadrage des problèmes et semble être l’objet d’interprétations similaires quelles que soient les affiliations partisanes (ou leurs absences) considérées.

L’approche que nous avons adoptée est, pour les besoins de la comparaison assez macroscopique en se focalisant sur le passage de l’année 2021 à 2022 du fait de la guerre en Ukraine. En particulier, elle ne considère pas l’histoire et la trajectoire de l’énergie comme problème public qui précède cette séquence. Or, pour une partie des pays considérés[13] , cette trajectoire est marquée par des épisodes de politisation des enjeux énergétiques. C’est notamment le cas de la France qui a connu en 2021 et en 2022 (avant même la guerre en Ukraine) deux séquences électorales en 2021 (régionales) et en 2022 (présidentielle et législatives) dont les campagnes ont été fortement marquées par des controverses sur les choix énergétiques.

Figure 5. Evolution des taux de soutien au nucléaire selon le positionnement politique

Le cas particulier de la France : un soutien de l’opinion publique au nucléaire renouvelé et qui doit beaucoup aux séquences politiques

Cette première analyse peut être approfondie, dans le cas de la France, par les résultats d’une série de questions barométriques sur l’avenir du nucléaire et destinées notamment à distinguer les effets d’agenda (ou de contexte) sur l’évolution de l’opinion publique (élections, guerre en Ukraine, etc.), d’effets plus ponctuels d’information (Gerstlé 1996), et plus spécifiquement d’argumentation (Schemeil et al. 2012). Dans l’enquête DOP, deux questions posées de la même manière sur l’avenir du nucléaire[14] encadrent (avant et après) des propositions de récits argumentés et opposés sur les scénarios énergétiques : l’un met toujours en valeur les avantages d’un mix énergétique 100 % EnR, l’autre toujours ceux d’un mix énergétique composé d’EnR et de nucléaire. Ce dispositif a été reproduit trois fois : en octobre 2020, en juin 2021 et en juin 2022.
L’analyse des résultats de l’année 2020 fait apparaître des résultats contrastés : les opinions sur l’usage de nucléaire à l’avenir avant et après les récits s’équilibrent par des chassés croisés (Fig. 7). Au final, les répondants se retrouvent dans trois tiers équilibrés entre les « pour », les indécis et les « contre » ; les changements d’avis liés aux récits argumentés se neutralisent. De même, en 2021, la politisation des questions énergétiques semble ne pro-duire aucun effet notable avant récit. En revanche, les effets d’argumentation (via l’exposition aux récits), apparaissent beaucoup plus importants et surtout déséquilibrés : le récit d’un mix énergétique nucléaire/EnR gagne 8 points cependant que celui sur un mix 100% renouvelable perd 9 points. En d’autres termes, dans le contexte de 2021, après des élections régionales marquées par une campagne antiéolien notamment des partis d’extrême droite et d’une partie de la droite, argumenter devient favorable au nucléaire. En juin 2022, l’effet d’agenda avant tout récit argumenté est fort : avant récit, 53 % des répondants se disent favorables au nucléaire (+15 points par rapport à 2021). L’élection présidentielle politise fortement les questions énergétiques[15] ; la guerre en Ukraine met également en évidence la dépendance énergétique de l’Europe au gaz russe, et ses effets sur les prix de l’énergie expliquent de manière vraisemblable ces évolutions. En 2022, le dispositif d’enquête fait à nou-veau apparaître un effet d’argumentation favorable au nucléaire, le soutien progressant encore de 5 points avant et après récits argumentés (portant à 20 points la progression des opinions favorables au nucléaire par rapport à la première question sur l’avenir du nucléaire en 2021).

Figure 6. Evolution des niveaux de soutien à l’usage du nucléaire à l’avenir avant et après récits en 2020, 2021 et 2022

L’évolution des choix entre les différents récits sur le mix énergétiques permet de mieux comprendre les dynamiques d’opinion sur le nucléaire : en 2021, le récit 100% EnR chute de 9 points par rapport à 2020 ; le récit sur le mix EnR/nucléaire ne progressant que de 3 points. Autrement dit, en 2021, on constate plutôt une baisse d’attractivité du scénario 100% EnR qu’une progression d’un mix comportant du nucléaire[16]. Ces résultats suggèrent, en 2021, un effet d’amorçage (priming) (Iyengar et Kinder 2010) de l’opinion dû au contexte de politisation des questions énergétiques et notamment des EnR à la suite des élections régionales : le nucléaire a été peu évoqué par les candidats si ce n’est comme alternative pour certains à des projets de développement éolien jugés excessifs au niveau local[17] .

Les réponses sur l’avenir du nucléaire varient donc peu entre 2020 et 2021. Ce n’est qu’après que le choix entre deux scénarios a été explicitement évoqué dans l’enquête que les répondants se reportent sur le nucléaire lors de la deuxième question sur l’avenir du nucléaire. En 2022, c’est le soutien au nucléaire qui augmente, porté par l’élection présidentielle ainsi que la guerre en Ukraine.

***

Qu’avons-nous appris sur l’évolution (d’une partie) des opinions publiques européennes ?

Deux enseignements nous paraissent devoir être tirés d’une première comparaison :

· Ces évolutions de l’opinion européenne (ou du moins des pays sur lesquels nous dispo-sons de données) relèvent bien en première analyse des éclairages en termes de focusing event puisqu’un évènement soudain, mal anticipé, dont les conséquences néfastes pour l’Europe apparaissent rapidement, focalisent simultanément l’attention des opinions pu-bliques européennes et des policy-makers et semble engager, via un recadrage du pro-blème (framing theory, Benford et Snow 2012), une refonte en profondeur des politiques publiques de l’énergie.
· Il est possible de montrer que la remontée du nucléaire dans l’opinion publique précède assez nettement le coup de tonnerre de la guerre en Ukraine : elle est notamment initiée en France par deux séquences électorales en 2021 et 2022, et cadrent localement puis nationalement les questions énergétiques. Selon nous, cette dynamique relève d’abord d’une approche en termes d’opinion publique latente qui serait mise en forme par des appareils partisans, où « les politiques essayent à la fois d’anticiper et de former – de suivre et de conduire – les attitudes du public » (Zaller 1998).

Les effets d’un évènement-focalisant sont interprétés au prisme des cadrages et des trajectoires nationales, lesquelles relèvent des temporalités différentes : courtes pour les séquences de politisation et de plus longue durée si l’on considère les politiques publiques nationales ou l’émergence de macrocadrage comme le changement climatique. Ces analyses rendent aussi compte du caractère profondément ambivalent ou partagé des opinions à propos du nucléaire et de leur capacité à évoluer de manière parfois très rapide, sans qu’elles soient irrationnelles. Les raisons de ne pas choisir le nucléaire n’ont d’ailleurs pas disparu mais elles sont devenues moins déterminantes : ainsi en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, entre 60 et 70% des personnes interrogées dans le cadre du baromètre du développement durable en 2022[18] estiment qu’un site de stockage souterrain de déchets nucléaire est très ou assez dangereux pour les habitants qui vivent à proximité, et sont pourtant plus nombreuses qu’en 2021 à opter pour cette énergie.
Ce type d’analyse nous donne enfin des clés pour comprendre ce qui se joue au niveau européen : ainsi de l’initiative récente de la France conduisant onze États membres de l’Union européenne (dont beaucoup de pays d’Europe centrale et orientale) à réaffirmer leur souhait de renforcer la coopération dans le domaine du nucléaire et l’opposition de pays comme l’Allemagne, l’Autriche ou l’Espagne à faire du nucléaire une priorité européenne. Il rappelle que si la relation entre les politiques publiques et les opinions publiques n’est pas simple, en démocratie, elles dépendent étroitement l’une de l’autre.

[1] « 24 février 2022 – 24 février 2023 : les douze mois qui ont fait sauter les tabous énergétiques européens », Contexte, 24 février 2023
[2] ‘Preparing for the next winter: Europe’s gas outlook for 2023′, institut Bruegel, 2 février 2023
[3] « Les gaziers reprennent la main sur l’hydrogène », Contexte, 10 février 2023
[4] Comme Tchernobyl ou Fukushima pour le nucléaire mais aussi à propos de catastrophes naturelles comme une inondation ou un tremblement de terre, tel celui qu’a connu la Turquie en février 2023.
[5] Cette fenêtre correspond à l’alignement des courants des policy (solutions des politiques publiques), des politics (préférences partisanes, gouvernement, groupes d’intérêts et opinion publique) et des problèmes publics.
[6] Cette fenêtre correspond à l’alignement des courants des policy (solutions des politiques publiques), des politics (préférences partisanes, gouvernement, groupes d’intérêts et opinion publique) et des problèmes publics.
[7] Après la catastrophe de Tchernobyl, les nouvelles constructions se sont presque toutes arrêtées en Europe, avec seulement sept réacteurs construits en vingt ans. https://www.fondapol.org/etude/energie-nucleaire-la-nouvelle-donne-internationale/
[8] La sortie du nucléaire de la Belgique mais aussi de l’Allemagne est toutefois discutée bien avant l’accident de Fukushima, en 2003 pour la Belgique, Fukushima accélérant le processus en Allemagne. L’Italie a décidé par référendum de sortir du nucléaire après la catastrophe de Tchernobyl en 1987
[9] La sortie du nucléaire de la Belgique mais aussi de l’Allemagne est toutefois discutée bien avant l’accident de Fukushima, en 2003 pour la Belgique, Fukushima accélérant le processus en Allemagne. L’Italie a décidé par référendum de sortir du nucléaire après la catastrophe de Tchernobyl en 1987
[10] Bulgarie, Finlande, France, Hongrie, Pays Bas, Pologne, Rép. tchèque., Roumanie, Royaume-Uni, Slovaquie.
[11] L’EPR de Flamanville est en construction et un programme de trois fois deux tranches d’EPR2 (EPR optimisé) est l’objet d’un débat public.
[12] Illustré ici uniquement entre 2021 et 2022, plusieurs baromètres montrent une remontée progressive du soutien au nucléaire depuis 2019.
[13] L’Allemagne, l’Italie et la France ont connu des élections en 2021 ou 2022 : les élections législatives ou présidentielle en Allemagne ou en Italie ont été peu marquées par des débats sur les questions énergétiques à la différence de la France. Cf. les chroniques électorales de l’observatoire des élections en Europe. https://www.robert-schuman.eu/fr/observatoire-des-elections-en-europe/2022/
[14] « Êtes-vous d’accord ou pas d’accord pour utiliser l’énergie nucléaire pour produire l’électricité dont nous aurons besoin à l’avenir ? » avec une mesure 1 faite avant les récits, puis une mesure 2 après les récits.
[15] Et notamment le choix du nouveau nucléaire suite au discours de Belfort du président Macron.
[16] Les questions portant sur la « perception » de l’avenir des différentes EnR (dont le socle de soutien reste majoritaire) confirment ces analyses : entre 2020 et 2021, le solaire – partant il est vrai de très haut – perd 24 points, les éoliennes terrestres, 9 points, seules les éoliennes off-shore échappent à ce désamour (relatif) en progressant de 11 points.
[17] Xavier Bertrand déclare sur Twitter : « Je veux beaucoup moins d’énergie renouvelable et davantage de nucléaire. Je mettrai un terme au développement anarchique de l’éolien qui détruit les beaux paysages français « .
[18] Baromètre Développement Durable 2022, Jérôme Cubillé (enquête Edf R&D)

Un retour en grâce du nucléaire dans l’opinion publique européenne? Quelques éléments sur un changement rapide de paradigme (robert-schuman.eu)

Shell Pays-Bas plaide pour la fermeture du plus grand gisement gazier d’Europe

27 Mars 2023, 10:36

C’est une prise de position qui peut surprendre de prime abord, en pleine crise énergétique. La directrice de Shell Pays-Bas, Marjan van Loon, s’est prononcée publiquement en faveur de la fermeture du gisement de gaz de Groningue.

Ce dernier, situé dans le nord des Pays-Bas et exploité depuis 1963, est le plus grand d’Europe. Mais, depuis 1986, les habitants de la région le bordant ont subi une série de séismes dus aux poches de vide formées lors de l’extraction de gaz. Si bien que le gisement n’est plus que très peu utilisé.

« Ce gisement doit être fermé. Il peut l’être et il doit l’être », a déclaré la directrice de Shell Pays-Bas sur la chaîne de télévision WNL dimanche 26 mars. « Il est peut-être inconfortable d’y mettre un terme définitif en pleine crise énergétique… Mais il faut le faire », a-t-elle insisté.

Décision sur la fermeture en juin

Shell Pays-Bas et ExxonMobil ont une participation égale dans la NAM, société responsable de l’extraction du gaz de Groningue depuis le début des années 1960. La directrice de Shell Pays-Bas, qui doit quitter ses fonctions à la fin du mois, a par ailleurs ajouté que « les parties impliquées pensent que le gisement peut être fermé cette année ».

Lire aussiL’Europe reprendra les importations de gaz russe, assure le ministre de l’Energie du Qatar

Une décision finale du gouvernement néerlandais sur la fermeture définitive du gisement est prévue en juin. Mais l’exécutif a déjà prévenu qu’« elle dépendra de la situation internationale ». Les Pays-Bas avaient précédemment prévu la coupure définitive du robinet en 2022. Ils ont finalement repoussé la date en raison de la situation géopolitique après l’invasion de l’Ukraine. Le pays prévoit désormais de le fermer à l’automne 2023, au plus tard d’ici 2024, « si la situation géopolitique le permet ».

La cupidité de l’État et des compagnies pétrolières dénoncée

Reste que de nombreuses habitations ont subi des dommages considérables à cause des séismes provoqués par les extractions. Un rapport d’une commission parlementaire publié fin février a incriminé le gouvernement néerlandais pour avoir failli dans ce dossier.

« L’extraction du gaz naturel a été si fructueuse et lucrative pour l’État et les compagnies pétrolières qu’il n’y a guère eu d’attention pour les risques à long terme et les signaux de plus en plus forts du monde extérieur », écrit notamment la commission d’enquête, après deux ans de travail.

Le rapport stipule que le Premier ministre Mark Rutte « a longtemps sous-estimé la gravité et l’urgence du problème à Groningue ». Au cours d’une conférence de presse hebdomadaire où il a reconnu la « dureté » du rapport de 2.000 pages, il a indiqué qu’il voulait d’abord le lire avant d’en tirer des conclusions.

Le secrétaire d’État chargé des Industries extractives a, de son côté, évoqué un sentiment de « honte ». « C’est très grave. Quand vous lisez tous ces faits d’affilée, cela vous coupe le souffle », a déclaré Hans Vijlbrief devant des journalistes à Groningue, lors de la présentation du rapport. « Je ressens surtout de la honte et cela signifie que nous devons faire quelque chose à ce sujet », a-t-il ajouté.

La commission d’enquête note que le gouvernement a une obligation morale de remédier à la situation. De leur côté, les habitants de Groningue, qui dénoncent une lenteur des procédures de dédommagement, se sentent laissés pour compte par La Haye, responsable selon eux de la situation.

La présidente de Shell a en tout cas assuré ce dimanche que la compagnie pétrolière paierait les dommages et renforcerait les infrastructures dans la région.

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