Pologne : l’Ukraine ou la possibilité de faire table rase d’un passé difficile – EURACTIV.fr

La Pologne a manifesté un immense soutien à l’Ukraine depuis le début de l’invasion russe qui a débuté le 24 février dernier. Ce que l’on sait moins, c’est que les deux pays partagent une histoire commune marquée par l’oppression et des bains de sang. Toutefois, selon le vice-premier ministre polonais Piotr Gliński, la guerre leur a donné une chance de parvenir à une réconciliation totale.

« Oui, notre histoire commune comporte des moments difficiles, des sujets qui doivent être clos, et nous y reviendrons certainement dans nos relations avec une Ukraine libre et indépendante après la guerre », a confié M. Gliński, qui est également ministre polonais de la Culture, à EURACTIV.

Les rancœurs historiques entre Varsovie et Kiev ont entraîné un bain de sang ethnique pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’Armée insurrectionnelle ukrainienne nationaliste a tué des dizaines de milliers de Polonais dans les régions polonaises de Volhynie et de Galicie orientale alors occupées par les nazis.

Cependant, la Pologne a une histoire encore plus tumultueuse avec Moscou, puisque l’Union soviétique et l’Allemagne nazie ont découpé le pays en 1939 et commis de nombreuses atrocités jusqu’à ce que les troupes soviétiques repoussent les Allemands à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

« Pour nous, en Pologne, il est difficile de ne pas penser que les Russes en Ukraine se comportent exactement de la même manière que l’Armée rouge en Pologne en 1944-45, bien qu’apparemment, cette armée nous ait alors libérés… », a souligné M. Gliński.

Lorsqu’on lui a demandé si les relations entre la Pologne et l’Ukraine ont évolué avec la crise actuelle, M. Gliński a répondu : « Oui, il faut le dire clairement — la tragédie de la guerre en Ukraine a donné aux Polonais et aux Ukrainiens une chance de se réconcilier pleinement ».

« Nous travaillons depuis des années pour que les relations entre nos États et nos nations soient toujours meilleures, de plus en plus de différends et de litiges historiques trouvent leur solution. »

« Les questions historiques doivent céder la place au présent et à l’avenir — notre avenir commun, car l’Ukraine défend aujourd’hui l’ensemble de l’Europe, défend le monde civilisé », a-t-il ajouté.

Entre-temps, les autorités polonaises et ukrainiennes accusent depuis des années la Russie de chercher à provoquer l’hostilité entre leurs deux pays.

La Pologne a accepté un grand nombre de réfugiés ukrainiens, ce qui fait craindre que cela ne devienne un autre sujet de discorde que la Russie pourrait exploiter.

« Les efforts de la Russie pour semer la discorde entre les Polonais et les Ukrainiens, notamment en exploitant les questions historiques, sont vieux comme le monde », a déclaré Stanisław Żaryn, porte-parole des services de sécurité polonais.

« La Russie a redoublé ses efforts en ce sens depuis le début de la guerre », a-t-il poursuivi. « Et ils sont plus dangereux maintenant parce que la guerre se poursuit et qu’elle peut toucher plus de personnes qu’avant. »

Au cœur du « supermarché » à Wroclaw, en Pologne

Dans l’ouest de la Pologne, un centre humanitaire pour l’Ukraine est ouvert 24/7. Une association française a fait le trajet depuis Paris pour acheminer des dizaines de dons dans ce lieu que tous ici appellent le « supermarché ».

Les efforts déployés pour les réfugiés

M. Gliński, qui est chargé de superviser les efforts de la Pologne pour accueillir les réfugiés ukrainiens, a déclaré qu’il s’attendait à ce que « dans un avenir proche, nous puissions encore être confrontés à l’afflux de réfugiés, bien que cela soit moins intense que dans les premiers jours qui ont suivi l’invasion russe ».

Jusqu’à présent, environ 2,7 millions de personnes fuyant la guerre sont passées en Pologne, selon les derniers chiffres publiés jeudi 14 avril par les gardes-frontières polonais.

« Nous apportons un soutien financier et nous sommes constamment en contact avec les autorités locales et les gouvernements locaux pour les soutenir dans cette activité et pour soulager les localités qui, en raison de leur emplacement, ont accueilli les plus grands groupes de réfugiés », a déclaré M. Gliński.

EURACTIV a visité les villes polonaises de Przemyśl, près de la frontière ukrainienne, et le poste-frontière de Medyka, ainsi que la capitale de la région, Rzeszów, à de multiples reprises au cours des dernières semaines et a été témoin des efforts déployés par le pays pour les réfugiés.

Une loi récemment adoptée par le parlement polonais permet à des millions d’Ukrainiens fuyant la guerre d’accéder au marché du travail, aux soins de santé et aux prestations sociales. Les autorités polonaises ont mis en place des centres d’enregistrement afin que les réfugiés puissent demander un PESEL, un numéro d’identité national polonais.

« La plupart d’entre eux restent parce qu’ils veulent être près de chez eux, ils envisagent de rentrer dès que possible. Ils ressentent également une grande gentillesse et un grand soutien de la part des Polonais et de la société polonaise », a expliqué M. Gliński, ajoutant que l’effort du pays était « proche du phénomène du mouvement polonais “Solidarité” » des années 1980.

« Le fait que plus d’un million d’Ukrainiens vivaient en Pologne avant la guerre n’est pas sans importance dans cette situation — ils travaillaient ici, fonctionnaient dans des communautés, et aujourd’hui ils nous aident à prendre soin de leurs compatriotes, à trouver leur place dans la société polonaise, et font un excellent travail pour les aider à s’intégrer », a indiqué M. Gliński.

Parmi les autres efforts déployés, on peut noter qu’environ 180 000 enfants ukrainiens ont pu suivre un enseignement normal dans les écoles polonaises, et de plus en plus d’entre elles emploient des personnes pour aider les enseignants en langue ukrainienne.

« Peut-être que certaines de ces personnes voudront construire leur avenir en Pologne. Le marché du travail polonais, l’économie polonaise, est capable d’accepter certains d’entre eux et de leur offrir un emploi », a déclaré M. Gliński, ajoutant que certains ont déjà trouvé un emploi dans le secteur des services, des soins de santé, de l’éducation et de la culture ou ont créé leur propre entreprise.

À la question de savoir s’il s’attend à une diminution de l’aide aux réfugiés ukrainiens, M. Gliński a répondu que le gouvernement polonais est « conscient qu’aider les Ukrainiens n’est pas une course de vitesse, c’est un marathon qui se jour sur la longueur […] ».

Il a averti que le « grand élan de solidarité » pourrait s’épuiser avec le temps, et qu’un remède à la fatigue des bénévoles et des travailleurs communautaires pourrait être des contrats pour la prestation de leurs services et la professionnalisation de certaines de leurs activités actuelles.

« Nous devons nous préparer à une vague de hausse et de baisse de l’engagement social », a-t-il ajouté.

Soutien de l’UE

Les acteurs locaux et régionaux des États membres de l’UE qui accueillent des réfugiés ukrainiens ont prévenu que l’approche adoptée par l’Union, qui consiste à assouplir les règles régissant les dépenses des fonds structurels afin de financer l’afflux de personnes fuyant la guerre, sera insuffisante à long terme.

Interrogé sur la nécessité d’un nouveau financement de l’UE, M. Gliński a répondu que les « faits actuels parlent d’eux-mêmes ».

« Je tiens à souligner que la Pologne a accepté et prend en charge 2,7 millions de réfugiés de guerre en provenance d’Ukraine par ses propres moyens, avec ses propres ressources nationales et l’argent de ses citoyens — nous n’avons pas encore reçu un seul euro à cette fin de la part de l’UE », a-t-il affirmé.

Les États membres de l’UE limitrophes de l’Ukraine et ceux qui ont accueilli des réfugiés en nombre supérieur à 1 % de leur population nationale — à savoir l’Autriche, la Bulgarie, la République tchèque et l’Estonie — recevront désormais 45 % des fonds européens pour la relance, les factures devant être envoyées à Bruxelles ultérieurement.

Toutefois, la Commission européenne refuse depuis des mois de débloquer 36 milliards d’euros de fonds pour la relance pour la Pologne en raison de préoccupations déjà anciennes en matière d’État de droit, notamment en ce qui concerne le système judiciaire du pays et la discrimination à l’égard de la communauté LGBTQ+.

Contrer le discours russe

Lors d’une réunion des ministres européens de la Culture à Luxembourg au début du mois d’avril, la Pologne et les États baltes ont évoqué la question du blocage des chaînes de télévision et des portails internet russes dans l’ensemble de l’Union.

« Cela fait longtemps que nous demandons à la Commission européenne et à tous les autres pays de bloquer complètement les chaînes, simplement pour limiter l’impact de la propagande russe, mais cela n’est pas totalement compris en Europe », a indiqué M. Gliński.

Selon lui, c’est surtout l’Allemagne qui est contre une telle mesure, invoquant la liberté d’expression.

« Cela montre à quel point il est difficile de mener une politique commune en Europe et comment, même sur des questions apparemment évidentes, les opinions peuvent diverger », a-t-il déclaré.

« De cette manière, nous ne serons pas en mesure de faire efficacement face à la Russie », a-t-il ajouté.

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