Quelques éléments tirés de l’ Article de Yuriy Gorodnichenko, paru dans Le Grand Continent , le 9 juin 2026 : https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/09/ukraine-californie/
Demain, l’Ukraine pourrait devenir le Far East de l’Union européenne. Porté par le boom de la reconstruction après-guerre, l’expérience du champ de bataille et un écosystème dynamique dans les technologies émergentes, le pays pourrait franchir d’un seul coup plusieurs étapes de développement.
Futur hub pour les technologies de l’information, la rénovation urbaine, la transition écologique, la recherche biomédicale et les technologies militaires, l’Ukraine pourrait devenir un moteur de l’économie du futur de l’Union tout en la protégeant sur son flanc et en garantissant la sécurité alimentaire de l’Europe et de ses voisins.
Pour un pays ravagé par plus de quatre années de guerre, cette vision peut sembler trop ambitieuse. Et il y a lieu, de fait, d’être prudent : alors que les perspectives sur la fin du conflit sont encore très incertaines, de nombreuses hypothèses restent possibles. D’autant que, même avant l’invasion à grande échelle par la Russie de Poutine, le pays peinait déjà à concrétiser son immense potentiel. L’Europe et l’Ukraine sont dans le même bateau et aucune des deux ne peut réussir sans l’autre.
l’Ukraine est actuellement le seul pays européen capable de résister à la Russie grâce à la puissance de son armée permanente.
Une grande partie du budget russe est absorbée par les pertes de matériel sur le champ de bataille, rien ne laisse penser que l’Europe dispose de la capacité industrielle nécessaire à l’accroissement de sa production de systèmes d’armes, ni qu’elle soit apte à mobiliser rapidement de nouveaux effectifs militaires. Il n’est pas non plus certain qu’elle possède une connaissance suffisante de la guerre moderne pour affronter une armée russe aguerrie. L’Ukraine, en revanche, a fait preuve d’une efficacité de fabrication remarquable!
Le « grenier de l’Europe »
L’Ukraine joue un rôle clef dans l’approvisionnement alimentaire du continent, le pays est un acteur mondial sur le marché alimentaire et dispose d’un potentiel de croissance considérable. On peut s’attendre à des négociations difficiles concernant l’accès de l’Ukraine au marché alimentaire de l’Union et aux financements de la PAC. Malgré cette opposition, il y aurait des avantages indéniables à tirer parti de l’efficacité et du potentiel de l’Ukraine en matière d’agriculture dans un contexte de crise du pouvoir d’achat mais aussi pour répondre aux préoccupations en matière de sécurité alimentaire au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
Le plus grand laboratoire de R&D européen moderne qui produit drones et puces peu couteuses et peu gourmances en énergie
L’Europe accuse un retard dans les secteurs des technologies de l’information, des télécommunications et de l’intelligence artificielle et dépend massivement d’infrastructures numériques étrangères . La guerre a transformé l’Ukraine en un immense laboratoire de R&D, obligeant à passer d’un centre d’externalisation à un écosystème sophistiqué regroupant plus de 1 500 entreprises spécialisées dans les technologies de défense et les logiciels, notamment les aéronefs sans pilote, les logiciels pour drones, la guerre électronique et les télécommunications, les systèmes robotiques terrestres et navals, ainsi que l’intégration de composants et de logiciels à double usage 7, conçus pour fonctionner sur des puces peu gourmandes en énergie et peu coûteuses, ces modèles de « périphérie » ne nécessitent pas de connexion permanente à un immense centre de données cloud. L’Ukraine est devenue un leader dans la construction de systèmes de communication hybrides et décentralisés particulièrement résilients. Dejà des entreprises allemandes Rheinmetall et Quantum Systems créé des coentreprises en Ukraine pour tester leurs produits.
Coût de la reconstruction ou opportunité de marché?
500 milliards de dollars 8, 1 000 milliards de dollars 9 pour reconstruire des villes entières, remettre en état les infrastructures essentielles et réintégrer une société profondément transformée par la guerre. Mais bien intégrée stratégiquement, cette tâche monumentale peut devenir une opportunité10.L’Europe peut aborder la reconstruction de l’Ukraine comme un devoir humanitaire et géopolitique coûteux et périphérique ou reconnaître l’opportunité d’investissement la plus importante pour le continent aujourd’hui.
Les technologies des smart cities — réseaux de capteurs intégrés, systèmes de gestion urbaine par un jumelage numérique, plateformes de gestion du trafic et de l’énergie basées sur l’IA — peuvent être déployées à l’échelle des villes ukrainiennes d’une manière qui serait politiquement et logistiquement difficile à mettre en œuvre sur le reste du continent. Des systèmes de construction basés sur l’économie d’énergie, des normes de construction écologiques, des réseaux de chauffage urbain alimentés par des énergies renouvelables et des systèmes innovants de gestion des déchets peuvent être intégrés dès le départ dans la structure physique des villes en reconstruction dans le pays.
L’écologie de guerre est née en Ukraine, c’est là que pourrait être son futur
Le pays dispose d’importantes ressources en énergies renouvelables. Son réseau de gazoducs, qui a servi de conduit pour le gaz russe acheminé vers l’Europe occidentale, pourrait être réaffecté à la dorsale européenne de l’hydrogène. La reconstruction du réseau électrique ukrainien offre une opportunité tout aussi importante. Un réseau de transport ukrainien modernisé, construit selon les normes de l’Union européenne et intégré au réseau transeuropéen de transport (RTE-T), permettrait de créer de nouveaux corridors logistiques plus efficaces reliant l’Europe centrale et orientale aux ports de la mer Noire, puis aux marchés asiatiques. La mise en place de systèmes avancés de gestion logistique, de plateformes de fret intermodal et d’infrastructures numériques pour la gestion douanière et frontalière permettrait de générer des modèles évolutifs applicables à un certain nombre de goulets d’étranglement logistiques persistants au sein de l’Union.
Du reste, l’expérience acquise dans la gestion de chaînes d’approvisionnement de reconstruction d’une complexité extraordinaire — impliquant la coordination de la livraison de quantités considérables de matériaux, d’équipements et d’expertise dans un pays simultanément en proie à un conflit actif et à une reconstruction à grande échelle — aura une valeur commerciale dont les Européens devraient pouvoir se saisir.
Mobiliser le savoir-faire des anciens combattants
un million d’hommes en capacité d’apporter une expérience en matière de leadership, des compétences en gestion de crise, une expertise technique — dans des domaines allant de la logistique à l’utilisation de drones en passant par la cybersécurité — ainsi qu’une capacité éprouvée à faire preuve d’efficacité sous une pression extrême.
Les entreprises européennes de technologie médicale, les instituts de recherche et les spécialistes de la rééducation peuvent ainsi s’engager dans le défi de la rééducation en Ukraine.
L’Ukraine est actuellement l’un des pays les plus minés au monde. Déployer des technologies de déminage avancées : systèmes de reconnaissance aérienne IA pouvant cartographier les schémas de contamination à grande échelle, technologies de capteurs avancées capables de distinguer les munitions des débris agricoles, ainsi que des techniques de neutralisation innovantes pour minimiser l’impact du déminage sur les sols et les dommages collatéraux.
Migration, intégration et politique démographique
L’invasion russe a provoqué l’un des mouvements de population les plus importants et les plus rapides de l’histoire européenne récente. À court terme, en entrant sur les différents marchés du travail en Europe, les réfugiés ukrainiens peuvent combler les pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs . À moyen terme, à mesure que la reconstruction s’accélèrera, les politiques visant à faciliter le retour volontaire des Ukrainiens dans leur pays d’origine — tout en maintenant les liens avec les marchés du travail européens, les établissements d’enseignement et les réseaux professionnels — pourraient répondre à la fois aux besoins de reconstruction de l’Ukraine et aux objectifs européens en matière de gestion démographique.
Conclusion : l’Ukraine et la perspective d’une adhésion à l’Union européenne
La zone de libre-échange approfondi et complet (DCFTA) entre l’Ukraine et l’Union, en vigueur depuis 2016, a démontré que l’intégration économique entre ces deux espaces pouvait se dérouler sans heurts. Le statut de candidat à l’adhésion à l’Union pose problème à certaines catégories même si globalement il est évident que cet élargissement serait tout particulièrement prometteur. Les coûts d’ajustement se concentrent sur les agriculteurs. L’’utilisation des périodes transitoires, d’une ouverture progressive des marchés, d’un soutien transitoire ciblé, outils que l’Union a déployés lors des précédentes procédures d’élargissement avec succès est à mobiliser.
La voie à suivre exige une redéfinition de la manière dont les dirigeants et les citoyens européens appréhendent leur relation avec l’Ukraine. Considérer la reconstruction comme un fardeau serait une erreur historique. L’occasion qui s’offre à l’Europe d’ancrer fermement au sein de son architecture économique et sécuritaire une nation dynamique, innovante, aguerrie et motivée de quarante millions d’habitants est une chance qui ne se représentera pas.
lire aussi :
- Elargissement à venir ou la révolution européenne en chantier: https://europe.vivianedebeaufort.fr/2024/01/02/elargissement-revolution-elargir/
- Elargissement vers l’Est : état des lieux et préconisations de la Commission: https://europe.vivianedebeaufort.fr/2023/11/12/elargissement-2023-est-preconisations/
- Elargissement : le retour de l’éternel débat: https://europe.vivianedebeaufort.fr/2023/10/05/elargissement-le-retour-de-leternel-debat/
