Comment réussir la transition agroécologique ? – EURACTIV.fr

Rassemblés au Congrès mondial de la Nature à Marseille depuis le 3 septembre, chercheurs, entrepreneurs, représentants du monde agricole et de la société civile présentent leurs visions pour rendre la transition agroécologique possible.

Les faits sont connus : le changement climatique est une réalité, tout comme la perte de biodiversité et la dégradation des sols, partout dans le monde. L’agriculture en est, pour une partie, responsable – mais elle est aussi la première victime des effets de ces changements.

La solution est, elle aussi, en train de devenir un consensus. L’agroécologie – un vaste ensemble de pratiques agricoles vertueuses pour l’environnement et la biodiversité, de la plantation de haies à l’agriculture biologique – est dans toutes les bouches. Le pré-sommet des Nations Unies sur les systèmes alimentaires à Rome, en juillet dernier, a vu la création d’une coalition internationale pour le développement de l’agroécologie, sous l’incitation de la France, notamment.

Seulement, changer de pratiques et de paradigme, c’est plus facilement dit que fait. Réussir la transition agroécologique tout en continuant à nourrir le monde est un défi de taille. Si les écologistes soulignent l’urgence d’agir, les agriculteurs rappellent, eux, leurs difficultés sur le terrain : bas revenus, manque de reconnaissance, échec du renouvellement générationnel et par-dessus tout, la confrontation aux exigences toujours plus élevées en termes de standards verts au sein de l’UE alors même que l’Europe continue d’importer des produits à moindre qualité des quatre coins du monde.

Face à ces multiples challenges, comment donc faire pour y arriver ? Question sur laquelle de nombreux intervenants français et internationaux se sont penchés lors d’une série de conférences à l’occasion du Congrès mondial de la Nature, organisé par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui se déroule cette semaine (3 au 11 septembre) à Marseille.

Pour une transition d’en bas

Premier constat : la nécessité de mieux associer toutes les parties prenantes – société civile, entrepreneuriat, mais surtout les agriculteurs – aux processus politiques et à la prise de décision en matière d’agroécologie.

Impliquer agriculteurs comme écologistes serait « crucial » pour le succès d’une plus grande généralisation des pratiques agroécologiques, soutient ainsi le responsable de la stratégie et du programme au sein du bureau européen de l’UICN Alberto Arroyo Schnell.

Avis partagé par Peter de Koning, directeur de l’unité de support du Amsterdam Declarations Partnership (un partenariat regroupant aujourd’hui neuf pays européens dans la lutte contre la déforestation liée aux pratiques agricoles) : « connaître le problème ne suffit pas », selon lui, « ce qu’il nous faut pour réussir, c’est un large consensus entre les agriculteurs, la société et les gouvernements » bâti sur une gouvernance inclusive et une approche ascendante.

Avec, à la base, un dialogue apaisé entre les différents acteurs. Comme l’a rappelé le ministre de l’Agriculture français lors d’une intervention mardi (7 septembre), opposer agriculture et nature, producteurs et écologistes serait un « non-sens ». L’agriculture dépendant étroitement de la santé des sols et de l’environnement, « les agriculteurs sont par nature des acteurs clés de la préservation de la biodiversité », selon Julien Denormandie.

« L’agrobashing n’est pas la solution »

Il serait donc temps d’associer les agriculteurs non pas seulement au problème, mais surtout à la solution – et, deuxième constat, à la création de valeur. « L’agrobashing n’est pas la solution », affirme Thierry de l’Escaille, secrétaire général de la European Land Owners Organisation. « Il est important d’attirer et de récompenser les agriculteurs, de leur rendre leur fierté et le sens d’être utile. »

« Si on n’arrive pas à régler le problème du revenu agricole, on échouera sur tout le reste », soutient aussi Stéphane Le Foll, président de « 4 per 1000 » (une initiative internationale lancée par la France à l’occasion de la COP21 en 2015 et qui vise à démontrer que l’agriculture joue un rôle crucial pour stocker du carbone dans les sols et contribuer à la lutte contre le changement climatique).

« Les agriculteurs sont au cœur des chaînes de valeur dans la production agroalimentaire », défend également Dieter Fischer. Pour le responsable des opérations à la International Finance Corporation, « tant que les agriculteurs ne voient aucun bénéfice dans la transition agroécologique, ils ne vont pas s’adapter ». Raison pour laquelle il serait « essentiel » de travailler en partenariat étroit avec eux.

Entrepreneurs, finance, recherche : pas de réussite sans partenariats

Ce qui nous mène au troisième constat : la recherche de solutions impliquerait la création de partenariats jusqu’alors improbables.  « Nous devons accélérer la création de résilience à travers des partenariats publics-privés », soutient ainsi Giulia Di Tommaso, PDG de CropLife International. Si la politique doit prendre en compte la voix des agriculteurs et créer les conditions nécessaires à la réussite de la transition, l’entrepreneuriat aurait, lui aussi, « un rôle clé à jouer », notamment pour booster l’innovation agricole et sociale si essentielle pour réussir la transition.

Tout comme le secteur de la finance, qu’il s’agirait de mobiliser massivement afin de rediriger les investissements existants afin de mieux soutenir les agriculteurs, mais aussi tout le reste de la chaîne de production, dans l’application de pratiques vertueuses, selon Ludovic Larbodière, conseiller principal en agriculture de l’UICN.

Sans oublier le rôle de la recherche sur l’agroécologie, poursuit M. Larbodière : alors qu’aucune définition claire existe, ni de l’agroécologie elle-même, ni des indicateurs globaux qui permettraient d’en évaluer les résultats et bénéfices, difficile de diriger les efforts français et internationaux vers un même but partagé.

Ingrédients du succès : un changement de notre régime – et de nos paradigmes

Dernier constat, enfin : la plus belle dynamique ne suffira pas à faire bouger les choses sans l’implication des consommateurs. Si les agriculteurs se trouvent au tout début de la chaîne agroalimentaire et devront changer leurs pratiques sur le terrain, aux citoyens à l’autre bout de changer leurs pratiques dans l’assiette.

« Nous avons besoin d’une réduction massive du gaspillage alimentaire et de la consommation de viande », affirme Patricia Zurita, PDG de BirdLife International. Pour cela, la politique doit « informer et responsabiliser les consommateurs », soutient aussi Janez Potočnik, président du Forum for the Future of Agriculture et ancien commissaire européen pour l’environnement. Il faudrait mettre un terme à la « conviction perverse » que plus de richesse ne saurait se traduire que par toujours plus de production et consommer « moins mais mieux ».

Le changement d’habitude des uns ne saura évidemment se faire sans le changement de pratique des autres, et vice-versa. C’est donc pas moins qu’un appel au changement de paradigme sur tous les fronts que lancent les avocats de la transition agroécologique, un effort global des tous les acteurs impliqués de près ou de loin dans la production agricole et alimentaire.

La conviction des participants au Congrès mondial de la nature : main dans la main, tout est possible. Reste à espérer que les actes se joindront aux mots pour faire de la transition agroécologique une réalité sur le terrain.

https://www.euractiv.fr/section/agriculture-alimentation/news/comment-reussir-la-transition-agroecologique-2/