Adhésion de l’Ukraine : le silence des Balkans occidentaux – EURACTIV.fr

Le plaidoyer passionné du président ukrainien Volodymyr Zelensky en faveur de l’adhésion ukrainienne à l’Union européenne dans les plus brefs délais a reçu un soutien timide à travers toute l’Europe. Toutefois, les Balkans occidentaux, qui comptent six candidats à l’adhésion, sont restés largement silencieux sur la question.

Le 28 février dernier, l’Ukraine a déposé une demande officielle d’adhésion à l’UE, une démarche soutenue par l’Estonie, la Lettonie, la République tchèque, la Lituanie, la Pologne, la Slovaquie et la Slovénie.

Aujourd’hui, six pays des Balkans occidentaux attendent l’adhésion : l’Albanie, la Serbie, le Kosovo, la Macédoine du Nord, la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro. La Serbie et le Monténégro mènent la danse, étant les seuls à avoir déjà entamé des négociations, tandis que le Kosovo et la Bosnie-Herzégovine ne sont que des candidats potentiels à une adhésion.

L’Albanie et la Macédoine du Nord se trouvent dans la salle d’attente depuis des années, bloquées par des problèmes de corruption, d’asile et, plus récemment, dans le cas de la Macédoine du Nord, par un différend avec Sofia concernant l’histoire, la culture et l’identité.

L’élargissement reste un sujet controversé, la Commission européenne ne cessant de répéter que la question est sur la table. Pourtant, en réalité, beaucoup pensent que le dossier est au point mort, car pratiquement aucun progrès concret n’a été enregistré ces dernières années.

Pour ce qui est de l’opinion des gouvernements des Balkans sur cet éventuel coupe-file accordé à l’Ukraine, le public n’en sait rien.

« L’élargissement est mort »

« Ne faisons pas semblant, l’élargissement est mort, il ne va nulle part », a confié un diplomate de la région à EURACTIV, expliquant également que s’il est difficile de ne pas soutenir l’Ukraine en cette période dramatique, il est tout aussi difficile d’être en faveur d’une procédure d’adhésion accélérée pour Kiev étant donné que les pays des Balkans occidentaux attendent depuis des années.

EURACTIV a contacté les ministères des Affaires européennes et des Affaires étrangères de chaque pays, mais la seule réponse obtenue provient du Monténégro.

« Le Monténégro, en tant que pays candidat [à l’adhésion] à l’UE, soutient de tout cœur le processus d’élargissement de l’UE. Nous soulignons que la décision d’adhérer à l’UE dépend exclusivement de la décision prise par les États membres », peut-on lire dans la courte réponse qui a été envoyée.

EURACTIV s’est adressé à plusieurs analystes de la région pour connaître leur point de vue sur la question.

Gjergji Vurmo, directeur de programme à l’Institut albanais pour la démocratie et la médiation, a convenu du fait qu’il y avait un certain silence sur la question, mais a soutenu que l’agression de la Russie a en réalité créé un élan pour les espoirs d’adhésion à l’Union des Balkans.

« Les parties prenantes de l’UE, en particulier les principaux États membres, sont plus que jamais ouvertes et cherchent des moyens de tirer profit de cet élan et d’ancrer plus fermement les pays des Balkans occidentaux dans l’UE. »

Selon lui, le processus d’adhésion à l’UE a souffert de problèmes de crédibilité ces dernières années, et il faudra du courage aux dirigeants européens pour rendre l’UE et les Balkans occidentaux plus forts.

« La guerre en Ukraine fait peser d’immenses menaces et a révélé beaucoup de choses qui se passaient dans la région des Balkans occidentaux et que la société civile et les médias indépendants dénonçaient depuis des années… [Il faut avoir le] courage de reconnaître les erreurs du passé, et le courage de ne pas fuir les responsabilités », a-t-il poursuivi.

La candidature de l’Ukraine est bénéfique

Kristijan Fidanovski, un universitaire de l’Université d’Oxford qui s’intéresse aux politiques de l’Europe de l’Est, des Balkans et de la Russie, estime que les aspirations de l’Ukraine ne devraient pas constituer une menace pour la Macédoine du Nord.

« Étant donné les faibles chances d’adhésion de l’Ukraine, il est difficile de voir comment elle pourrait menacer l’adhésion de la Macédoine du Nord. En fait, étant donné l’histoire de l’UE en matière d’élargissement simultané à plusieurs pays, pour des raisons à la fois logistiques et politiques, la candidature de l’Ukraine ne peut être que bénéfique, bien qu’il soit plus probable qu’elle n’exerce aucun impact dans un sens ou dans l’autre », a-t-il expliqué à EURACTIV.

Il a également noté que le ministre des Affaires étrangères de Macédoine du Nord, Bujar Osmani, avait salué la possibilité d’une adhésion de l’Ukraine à l’UE, et avait ainsi été le premier, et jusqu’à présent le seul, de la région à le faire publiquement.

Lundi 21 mars, à Bruxelles, M. Osmani a indiqué que l’Ukraine et la Moldavie avaient toutes deux un avenir dans l’Union européenne, mais que le processus ne pouvait être accéléré.

« Promettre à un pays qu’il a un avenir européen est très important pour l’encourager. Cette promesse nous a été faite en 2003 à Thessalonique et c’est cet engagement qui nous a poussés à poursuivre le développement de notre pays et à satisfaire aux critères de l’UE », a-t-il indiqué.

« Cet engagement de l’UE envers l’Ukraine aura le même effet », a ajouté M. Osmani.

Toutefois, M. Fidanovski a critiqué le fait que l’approbation unanime de tous les pays de l’UE soit requise pour admettre de nouveaux membres, estimant qu’il s’agissait d’un obstacle majeur.

« Tant que [l’unanimité] des États membres est [requise] , l’élargissement de l’UE risque de rester incomplet. La démocratie repose sur la volonté de la majorité, mais l’unanimité signifie que la majorité peut être prise en otage par une minorité composée d’un seul homme. L’unanimité est l’ennemi de la démocratie », a-t-il affirmé.

Un silence pesant en Serbie

Pendant ce temps, en Serbie, le plus grand pays de la région, qui a entamé les négociations d’adhésion en janvier 2014, le silence se fait encore plus pesant, à l’exception d’un rassemblement pro-russe organisé dans la capitale Belgrade.

Belgrade est un proche allié de Moscou, et le gouvernement serbe ne s’est pas aligné sur la politique étrangère de l’UE depuis que la Russie a envahi l’Ukraine le 24 février dernier. Elle n’a notamment appliqué aucune sanction et a refusé de condamner publiquement Vladimir Poutine et la guerre.

En outre, la Serbie organise des élections présidentielles et parlementaires en avril prochain, et toute critique publique de Moscou pourrait presque certainement nuire aux perspectives électorales.

Le président serbe Aleksandar Vučić a déclaré que « la Serbie ne se précipitera pas dans les hostilités parce que quelqu’un le lui demande », malgré les signaux envoyés par Bruxelles indiquant que le fait de rester à cheval sur la question pourrait nuire au processus d’adhésion de Belgrade à l’Union européenne.

Florian Bieber, historien et directeur du Centre d’études de l’Europe du Sud-Est à l’Université de Graz, a noté qu’il y a eu peu de discussions sur la question en Serbie, car « l’adhésion à l’UE n’est actuellement pas une priorité à l’ordre du jour ». Cette situation est renforcée par une atmosphère qui est « beaucoup plus pro-russe que favorable à l’Ukraine ».

En ce qui concerne le reste de la région, « je m’attends à ce que les Balkans occidentaux s’inquiètent du fait que l’accélération de l’adhésion de l’Ukraine compromette l’élargissement dans les Balkans occidentaux, où le statut de candidat a nécessité des années et des réformes laborieuses, et notamment la coopération avec le tribunal des crimes de guerre des Nations Unies », a-t-il expliqué.

En Albanie, M. Vurmo a noté que la situation en Ukraine était un sujet très sensible.

« Ce qui est évident, c’est qu’il ne peut y avoir de progression rapide ou normale de la demande d’adhésion de l’Ukraine sans une intégration européenne des Balkans occidentaux au préalable. Il en va de même dans le sens inverse : si l’UE échoue dans son objectif d’adhésion des pays des Balkans occidentaux, il sera très difficile de convaincre qui que ce soit que l’UE est sérieuse dans le projet d’adhésion de l’Ukraine. »

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