
Grain de sel VdB pour le CEDE :
L’industrie agroalimentaire de l’Europe est confrontée à de nombreux défis, en raison des risques liés au dérèglement climatique, à l’instabilité géopolitique et commerciale; en découlent la nécessité de contrôler nos ressources, notre production et chaîne d’approvisionnement, et de repenser nos importations et accords commerciaux.
Le secteur agroalimentaire européen est d’autant plus vulnérable qu’il n’a pas assez anticipé et ne réagit pas suffisamment aujourd’hui, pour prévenir les risques de cette industrie, ne s’engageant pas dans une transition nécessaire, Continuer de négliger le dialogue et de sous-estimer ces risques, comme celui de la dépendance à l’égard de l’eau, par exemple, constitue un danger majeur pour l’avenir. Les scientifiques décrivent une urgence sans précédent et différentes coalitions d’organisations défendent des politiques plus engagées, mais des industriels se mobilisent pour demander une révision à la baisse de la Directive Cadre sur l’Eau ( DCE) tout juste émergée.
La nécessité d’une transition vers un modèle plus résilient est également mise en évidence par la vulnérabilité révélée par la crise du détroit d’Ormuz, et l’incapacité de notre industrie à amortir les chocs en raison de son modèle dépendant. Ces choix concernant le secteur agricole relèvent en réalité de priorités globales de compétitivité et de résilience. Un soutien opérationnel de l’Europe est nécessaire pour ne pas créer de décalage entre des injonctions institutionnelles et la réalité de la faisabilité opérationnelle. Si l’Europe veut conserver sa place de puissance normative et bénéficier plus rapidement des premiers bénéfices d’une économie agricole transformée et adaptée, il lui faut avancer plus fermement.
Avec notre invité d’honneur : Mathieu Cleach responsable des affaires publiques à Bruxelles pour PERNOD RICARD https://www.linkedin.com/in/mathieu-cleach-163a78a8/

Le CEDE (Centre Européen de Droit et d’Économie)
Créé en 2008 au sein de l’ESSEC, à l’initiative des professeurs Frédéric Jenny et Viviane de Beaufort, le CEDE , désormais dirigé par Viviane de Beaufort, au sein du CERESSEC est un centre de recherche, dédié aux interactions entre le droit, l’économie et les enjeux institutionnels et politiques européens, il y est mené avec des experts extérieurs des travaux de recherche et des débats. Tant sur la gouvernance de l’UE et sa résilience économique intégrant la dimension géopolitique, et les stratégies d’influence au-delà de purs aspects juridiques dans une approche transversale assumée que sur les interpellations en gouvernance responsable des grandes entreprises (conformité, éthique des affaires). Le CEDE, désormais un des actifs de l’Institut Géopolitique& Business associe recherche, enseignement et dialogue entre universitaires, entreprises, institutions publiques et étudiants, afin de produire une expertise utile aux décideurs privés et publics. Il développe une activité de veille pour comprendre et anticiper les évolutions de l’environnement juridique et économique de l’UE, mais également du monde dont elle est si dépendante. Il a vocation à travailler avec des partenaires académiques mais aussi des praticiens et des médias spécialisés pour réunir l’excellence dans la recherche, le souci de l’application dans la réalité, la diffusion au travers de l’enseignement et la promotion de la fonction juridique et économique au sein des entreprises. Il tâche de servir les politiques publiques (european public affairs) et les entreprises, persuadé que l’expertise académique doit être utile aux décideurs.
Les défis européens du secteur agroalimentaire en 2026 ?
L’équipe d’étudiants ayant travaillé le sujet : Rayan ARRIS • Chloé AUBET • Valentine BOISSIER • Martin BÉZIAUD • François DALLEMAGNE Jeroen DE MIRAMON • Sabrina FABRET • Camille FICHTER • Davide GIOVANELLI • Antoine JACQUELIN • Louis-Roch LARHER • Louis LENFANT • Clémentine PALIARD • Lila PIC • Théo PITAVAL • Lilou POHER • Ninon VENGEON • Alexandra VILLAFRANCA • Özlem ÖZDEN
Introduction
Le secteur agroalimentaire occupe, dans l’économie européenne, une place centrale. Il englobe une chaîne de valeur particulièrement vaste, allant des producteurs agricoles aux industriels, en passant par les distributeurs, les transporteurs, les acteurs de la logistique, les labels, les fédérations professionnelles, les autorités de contrôle, les associations de consommateurs et les organisations non gouvernementales. Les enjeux, aussi, y sont multiples (et parfois contradictoires) : santé publique, sécurité alimentaire, environnement, information du consommateur, compétitivité des entreprises ou encore souveraineté alimentaire. Il croise également des enjeux socio-politiques et géopolitiques forts, comme en témoignent la fragilisation de l’approvisionnement en engrais liée au blocage du détroit d’Ormuz (30 à 35 % des engrais transportés par voie maritimes y transitent), ce qui “risque de provoquer une crise alimentaire mondiale” ou les tarifs douaniers chinois. Les institutions européennes interviennent pour chacun de ces enjeux : sécurité sanitaire des aliments, traçabilité, étiquetage nutritionnel, information du consommateur, bien-être animal, utilisation des pesticides, emballages, durabilité des chaînes d’approvisionnement, réduction des émissions, lutte contre le gaspillage alimentaire, commerce international, concurrence, ou encore protection des indications géographiques. Plus qu’un marché, donc, c’est un objet politique, au sein duquel se confrontent des intérêts économiques, des exigences normatives et des arbitrages de puissance publique. Il n’est pas étonnant, dès lors, que le secteur agroalimentaire mobilise une pluralité d’acteurs (industriels, fédérations professionnelles, syndicats agricoles, distributeurs, cabinets d’affaires publiques, mais aussi ONG, associations de consommateurs ou producteurs d’expertise, etc) qui cherchent à peser sur la définition, l’orientation ou la mise en œuvre des normes sur la scène bruxelloise et dans les relais nationaux. Conséquence de la variété des acteurs et des enjeux, le lobbying y apparaît comme un phénomène protéiforme (lobbying institutionnel, e-lobbying, etc.) et les solutions présentées parviennent rarement à satisfaire pleinement l’ensemble des parties prenantes.
1. Risques & défis
Environnement, enjeux sanitaires et sociaux
Cette section propose d’examiner les principaux enjeux sanitaires et environnementaux liés au secteur agroalimentaire. Il s’agit de mettre en évidence leurs différentes dimensions, et, en particulier : la préservation des ressources naturelles, la gestion de l’eau, l’usage des intrants agricoles, la transition énergétique ou encore les logiques de circularité et de recyclage, qui sont autant de leviers structurants des politiques publiques agroalimentaires.
Biodiversité & écosystèmes
Un des enjeux structurants du secteur agroalimentaire européen concerne la préservation des écosystèmes et de la biodiversité, lesquels sont directement affectés par les modes de production, de transformation et de consommation alimentaires. L’intensification agricole, la pression sur les ressources naturelles et la surexploitation de certaines espèces fragilisent en effet les équilibres environnementaux. Cette tension est encore accentuée par un environnement géopolitique instable, qui fragilise les chaînes d’approvisionnement agroalimentaires et accroît la pression sur les coûts de production. L’exemple de la pêche est à ce titre particulièrement révélateur : la gestion des stocks halieutiques, comme celui du maquereau en Atlantique Nord-Est, illustre bien la nécessité pour les décideurs publics de concilier les exigences de la durabilité écologique avec celles de la viabilité économique des flottes et de la sécurité d’approvisionnement. Il s’agit de “préserver à la fois le stock de maquereau et les moyens de subsistance des flottes de pêche”, dans le cadre d’une “approche équilibrée, nécessaire pour maintenir la durabilité écologique, sociale et économique”. En février 2026, le Conseil a fixé le seuil de pêche à 299 010 tonnes pour cette espèce, soit une réduction d’environ 49 %.
La préservation des écosystèmes et de la biodiversité dépasse largement le seul périmètre des pratiques agricoles internes à l’Union européenne ; elle s’étend également aux chaînes d’approvisionnement mondialisées. Dans cette perspective, l’Union européenne entend lutter contre les externalités environnementales induites par ses importations et assurer une cohérence entre politiques commerciales et objectifs de protection des écosystèmes. Par exemple, elle porte une attention particulière à la lutte contre la déforestation importée (“relocation of the deforestation risk”). Cette évolution traduit une approche systémique de la biodiversité et des écosystèmes : elle est directement dépendante des mécanismes du commerce international et des structurations des chaînes d’approvisionnement agroalimentaires.
Cet enjeu de biodiversité et de préservation des écosystèmes est, du reste, directement lié à l’ensemble des problématiques que nous aborderons dans cette section, qu’il s’agisse de la gestion de l’eau, de l’usage des engrais, de la transition énergétique, des enjeux sanitaires ou encore des politiques de recyclage. Ces différentes dimensions, en effet, s’inscrivent en réalité dans un même système d’interdépendances, où les choix de production et de consommation produisent des effets croisés sur les ressources naturelles, la santé publique et les trajectoires de durabilité des filières.
En Europe, les sécheresses à répétition pourraient à terme se traduire par une baisse du PIB de 15 %, selon une étude de la BCE. La production agricole et les industries alimentaires figurent en première ligne face au manque d’eau. Pourtant, peu d’industriels du secteur semblent en prendre la juste mesure : ils préfèrent communiquer sur les économies d’eau réalisées en limitant les fuites dans leur production plutôt que sur l’origine de l’eau qu’ils utilisent. De fait, 60 % d’entre eux ne précisent pas publiquement qu’elle provient de zones soumises au stress hydrique. Le coût de cette pénurie pourrait pourtant s’avérer colossal : la Valuing Water Initiative, organisation créée par les Nations unies, l’estime entre 200 et 300 milliards de dollars pour la filière agroalimentaire mondiale, soit cinq fois le montant nécessaire pour réduire notre exposition à ce risque.
La gouvernance de la gestion de l’eau
L’utilisation des ressources en eau en Europe se caractérise aujourd’hui par une tension majeure autour de sa gouvernance. D’un côté, l’industrie extractive réclame un assouplissement du cadre réglementaire pour préserver sa compétitivité et débloquer les permis d’exploitation. De l’autre, une vaste coalition de la société civile et d’ONG environnementales exige une sanctuarisation des lois actuelles pour garantir la résilience climatique. Au milieu de ce débat, les scientifiques et experts de terrain alertent sur l’installation d’une « faillite hydrique » chronique qui impose de repenser radicalement et urgemment nos modes de consommation.
Le panel d’associations représentant l’industrie extractive non énergétique européenne (Raw Materials Europe – RME) exprime de vives inquiétudes quant à l’application de la DCE. Selon ces acteurs, le cadre législatif actuel est devenu une barrière majeure aux investissements industriels et paralyse l’obtention des permis nécessaires aux nouveaux projets.
RME affirme qu’un simple document de lignes directrices (« Guidance ») ne suffira pas à résoudre ces blocages et demande des modifications textuelles ciblées de la directive elle-même. Leurs revendications s’articulent autour de quatre axes principaux:
- L’élargissement des dérogations (Article 4(7)) : Actuellement, cet article ne permet pas de dérogation en cas de non-atteinte du « bon état chimique » des eaux de surface ou pour des impacts liés aux émissions. L’industrie souhaite amender le texte pour que les critères d’exemption s’appliquent aussi bien à l’état chimique qu’écologique, et qu’ils intègrent toutes les modifications physiques (et non plus seulement hydromorphologiques), y compris sur les eaux souterraines.
- Une définition pragmatique de la « détérioration » : Les industriels fustigent la définition actuelle issue de la jurisprudence de la Cour de justice de l’UE, qu’ils jugent excessivement stricte. Ils réclament une flexibilité introduisant une distinction claire : tout impact sur la qualité de l’eau ne devrait pas être considéré comme une détérioration interdite. Selon eux, un plan d’eau ne devrait être classé comme « détérioré » que si l’impact affecte directement ses fonctions écologiques ou sociétales.
- L’extension réaliste des délais au-delà de 2027 : RME rappelle qu’après 2027, les reports de délais pour atteindre le bon état des eaux en cas d’impacts anthropiques ne seront plus autorisés (seules les « conditions naturelles » s’appliqueront). Cela mettrait en péril la poursuite des activités industrielles de long terme nécessitant l’usage de l’eau, d’où la demande d’une prolongation réaliste de ces échéances.
- La révision des Normes de Qualité Environnementale (NQE) : L’industrie s’oppose à l’accumulation de « couches de précaution » administratives qui abaissent artificiellement les seuils de tolérance, notamment pour les substances naturelles. Elle demande que les NQE reposent sur des preuves scientifiques réelles, intègrent la notion de « biodisponibilité » pour les métaux , et s’appuient sur un niveau de pollution de fond « ambiant » plutôt que « préindustriel », afin de tenir compte des siècles d’activité humaine en Europe.
À l’opposé des demandes de l’industrie, une coalition de plus de vingt organisations (comprenant le WWF, BirdLife, ClientEarth, ainsi que des associations de fournisseurs d’eau et de services publics) s’oppose fermement à tout projet de réouverture ou de révision de la DCE.
Leur position repose sur la conviction que la protection de la ressource ne peut souffrir d’aucun recul législatif :
- Le danger d’un affaiblissement du texte : Pour les signataires, rouvrir la directive mènera inévitablement à son affaiblissement, alors que l’urgence climatique exige au contraire d’accélérer son application stricte et son exécution sur le terrain.
- La nécessité d’une stabilité réglementaire : La résilience hydrique nécessite une prévisibilité pour permettre aux acteurs économiques, aux investisseurs et aux autorités publiques de planifier leurs efforts à long terme. Modifier les règles du jeu introduirait une insécurité juridique majeure et mettrait en péril les investissements environnementaux déjà engagés.
- L’absence d’évaluation d’impact préalable : La coalition juge inacceptable d’envisager une révision de la DCE pour favoriser l’autonomie minière en matières premières critiques sans avoir formellement prouvé que la législation actuelle bloque réellement les projets, et sans évaluer l’impact de ces changements sur la santé publique, l’environnement, l’agriculture ou l’accès à l’eau potable.
- La préservation des droits fondamentaux : Face à l’augmentation spectaculaire des pertes économiques liées aux extrêmes climatiques, la stricte protection des écosystèmes (zones humides, rivières, nappes phréatiques) est présentée comme le seul moyen de garantir la sécurité alimentaire et le Droit Humain à l’Eau et à l’Assainissement.
Pendant que s’affrontent les visions réglementaires, les experts environnementaux et scientifiques décrivent une crise de terrain qui ne peut plus être résolue par de simples ajustements techniques. En France, le manque d’eau est désormais qualifié de « mal chronique ». Les spécialistes préfèrent substituer au terme de « stress hydrique » celui de « faillite hydrique », signalant que nos modes de vie reposent sur une ressource qui ne se renouvelle plus.
Avec des prévisions de débits de rivières orientées à la baisse dès 2050, le gouvernement français a placé la sobriété des usages au rang d’enjeu numéro un de son Plan Eau, bien avant l’optimisation de la disponibilité ou la préservation de la qualité. Pour opérationnaliser cette transition, deux typologies de solutions complémentaires sont avancées: les solutions fondées sur la nature et les solutions technologiques et sectorielles.
L’approche moderne prend le contre-pied des anciens paradigmes qui cherchaient à accélérer la course de l’eau. Il s’agit aujourd’hui de la ralentir pour favoriser son infiltration dans les sols, ces derniers constituant le meilleur espace de stockage naturel. Les actions préconisées incluent :
- Le reméandrage des rivières et la renaturation de leurs berges.
- La préservation de sols vivants grâce aux couverts végétaux et au rétablissement des haies agricoles.
- La protection stricte des zones humides, en particulier des tourbières, véritables éponges naturelles capables de stocker jusqu’à 700 litres d’eau par mètre cube.
Le secteur agricole, particulièrement dépendant de la ressource, doit actionner des leviers technologiques pour optimiser l’irrigation. Le déploiement de capteurs, de modèles prédictifs et d’outils numériques permet d’apporter l’eau au moment exact où la plante en a besoin, évitant le gaspillage et générant jusqu’à 30 % d’économies. Par ailleurs, la valorisation des eaux non conventionnelles (réutilisation des eaux usées traitées – REUT, récupération des eaux de pluie et des eaux grises) s’impose comme une nécessité. À plus long terme, c’est toute la carte de la répartition et de la spécialisation des cultures en France qu’il faudra repenser pour l’adapter au réchauffement global.
Cette transformation globale ne pourra se faire de manière unilatérale. Elle exige la mise en place d’un « dialogue exigeant » associant l’ensemble des parties prenantes (citoyens, agriculteurs, collectivités) au sein d’outils de gouvernance concertée, à l’image des Projets de Territoire pour la Gestion de l’eau (PTGE).
L’eau n’est plus seulement une ressource environnementale à protéger, mais le point névralgique d’un arbitrage de société complexe. Le défi des prochaines décennies consistera à concilier l’impératif de compétitivité industrielle et d’autonomie stratégique défendu par les entreprises avec l’exigence de stabilité juridique et de préservation écosystémique portée par la société civile. La clé réside sans doute dans une territorialisation du dialogue, permettant de passer d’une logique de surexploitation à une logique de cohabitation équitable et sobre avec la ressource.
Si le débat européen se cristallise autour de la révision ou de la sanctuarisation des textes juridiques, la réalité économique impose une urgence financière que de nombreuses entreprises peinent encore à évaluer. Le secteur de l’agroalimentaire se trouve aujourd’hui en première ligne de cette vulnérabilité. Bien qu’il constitue un pilier fondamental des systèmes d’approvisionnement mondiaux, sa dépendance absolue à l’eau est paradoxalement sous-estimée par ses propres acteurs.
Une étude menée par la coalition d’investisseurs institutionnels FAIRR montre que les entreprises de la transformation et de la fabrication d’aliments et de boissons mesurent très mal leur exposition au stress hydrique. Cet aveuglement managérial est d’autant plus alarmant que les risques biophysiques s’intensifient en Europe, où la sécheresse s’installe désormais de manière structurelle. L’évaluation des risques ne relève plus seulement de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE), mais de la stabilité financière globale : la Banque centrale européenne (BCE) estime ainsi que la sécheresse représente l’une des menaces les plus graves pour l’économie du continent, capable de grever jusqu’à 15 % du produit intérieur brut (PIB) européen.
Pour pallier ce manque de proactivité, la pression change de nature et provient désormais des marchés financiers et des organismes de réglementation. À travers l’analyse des critères ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance), les investisseurs imposent un durcissement des exigences tout au long de la chaîne de valeur, « de la terre à la table ». Les industriels sont désormais sommés de fournir des données de haute précision sur :
- L’intensité en eau de leurs produits finis.
- La provenance géographique exacte de leurs approvisionnements, notamment pour identifier si les matières premières agricoles sont issues de zones en situation de stress hydrique aigu.
- Des objectifs contraignants et chiffrés de réduction des prélèvements dans leurs processus de transformation industrielle.
Cette reconfiguration s’inscrit dans un contexte de transition indispensable pour garantir la continuité des activités face au changement climatique, aux contraintes de ressources et à l’évolution rapide des attentes des consommateurs, qui exigent des modèles d’affaires plus inclusifs et résilients
À l’échelle macro-régionale, les données compilées par l’Agence européenne pour l’environnement (AEE) confirment que les efforts d’optimisation technique actuels ne suffisent pas à compenser l’augmentation globale de la demande. Depuis 2010, les prélèvements d’eau ont progressé dans la quasi-totalité des secteurs économiques européens, à l’exception notable du refroidissement des centrales électriques. Cette tendance globale annule une partie des gains d’efficacité passés et aggrave la pénurie d’eau dans plusieurs « points chauds » (hotspots) du continent, en particulier dans le sud de l’Europe et au sein des zones à forte densité démographique
Face à ce constat, la Commission européenne a formalisé un cap politique ambitieux au sein de sa Stratégie pour la résilience hydrique, en fixant un objectif de réduction à l’échelle de l’UE : améliorer l’efficacité de l’utilisation de l’eau d’au moins 10 % d’ici 2030. Pour atteindre cet objectif, chaque État membre est encouragé à définir ses propres trajectoires nationales en fonction de ses spécificités hydrologiques.
Les gisements d’économies d’eau varient considérablement selon les secteurs, mais des réductions massives des prélèvements sont jugées techniquement et opérationnellement réalisables:
- Dans les infrastructures publiques : Par la réduction drastique des fuites et des pertes au sein des réseaux de distribution d’eau potable.
- Dans le secteur manufacturier et industriel : Par l’adoption de technologies de rupture et le recyclage interne des eaux de process.
- Dans l’agriculture : Par la modernisation du matériel d’irrigation et une meilleure gestion de la demande.
Cependant, l’équation de la gestion quantitative de l’eau se complique avec l’apparition de nouveaux secteurs industriels fortement intensifs en ressources, indispensables aux transitions numérique et énergétique. L’AEE pointe notamment du doigt le développement des infrastructures de production d’hydrogène vert et l’implantation multiplication des centres de données (data centers). Ces nouvelles demandes créent des arbitrages inédits et de fortes tensions pour la répartition sectorielle de l’eau, obligeant à repenser la planification à long terme pour concilier les besoins de la société, de l’économie et des écosystèmes.
La résolution de cette « faillite hydrique » ne pourra reposer uniquement sur des innovations technologiques isolées. L’Agence européenne pour l’environnement souligne que les gains d’efficacité technique doivent impérativement être soutenus par un ensemble d’instruments politiques, économiques et sociaux cohérents. La résilience globale dépend de la mise en œuvre de plusieurs leviers structurels :
- L’application stricte des réglementations de prélèvement : Les autorités publiques doivent renforcer le contrôle des autorisations d’extraction afin de s’assurer que les volumes prélevés n’excèdent jamais la capacité de recharge naturelle des milieux.
- La tarification incitative et le principe de récupération des coûts : L’eau doit être valorisée à son juste prix économique et environnemental. La mise en œuvre du principe de récupération des coûts (intégrant les coûts environnementaux et de la ressource) constitue un signal-prix indispensable pour décourager le gaspillage et inciter aux investissements de sobriété.
- Le déploiement généralisé du comptage (water metering) : Une gestion sobre est impossible sans une mesure précise. Le déploiement des outils de mesure permet d’identifier les anomalies de consommation et de responsabiliser chaque usager.
- L’engagement des parties prenantes et la sensibilisation : La transition vers la sobriété nécessite l’adhésion des citoyens et des acteurs économiques. Cela passe par des campagnes d’information publique et des espaces de dialogue inclusifs pour co-construire les plans de partage de l’eau lors des crises.
En définitive, qu’il s’agisse de restructurer les filières de l’agroalimentaire face aux risques financiers ou de planifier les trajectoires de sobriété imposées par les objectifs européens, la gouvernance de l’eau exige de dépasser la simple gestion de l’offre. La durabilité du modèle européen dépendra de sa capacité à imposer une discipline de la demande, étayée par une transparence scientifique et comptable rigoureuse.
Gestion des engrais
La crise du détroit d’Ormuz révèle une vulnérabilité structurelle des systèmes agroalimentaires liée à la dépendance mondiale aux engrais azotés. Près de 30 à 35 % du commerce mondial d’engrais transite par ce corridor stratégique, dont un tiers de l’urée, ce qui en fait un maillon critique de la sécurité alimentaire globale. L’importance d’Ormuz dans le transit des engrais azotés et lié au fait que 99% de l’azote synthétique mondial est produit à partir de gaz naturel, ce qui fait du Moyen Orient un espace idéal pour sa production.
Ces engrais azotés représentent donc un enjeu environnemental majeur, à l’heure des politiques de réduction des émissions. En plus de résulter d’un processus énergivore, on estime que 60% des émissions liées aux engrais se produisent après leur application au champ, lorsque l’azote est transformé en un gaz à effet de serre puissant : l’oxyde nitreux. Le soutien à l’agriculture biologique qui se passe de ces engrais est donc d’autant plus pertinent.
Enjeux sanitaires et de recyclage
En complément de la nécessaire prise en compte des obligations de durabilité, le secteur agroalimentaire, pilier des systèmes mondiaux, fait face à un durcissement réglementaire majeur poussé par la société civile sur les sujets de santé et recyclage. Dans l’industrie agroalimentaire, la fabrication et la transformation des produits se heurtent à des contraintes matérielles majeures liées à l’emballage et aux processus de production. Concernant le recyclage, le secteur repose massivement sur des plastiques à usage unique qui s’accumulent dans l’environnement. La valorisation de ces déchets est techniquement freinée par l’omniprésence d’emballages composés de matériaux mixtes, difficilement séparables, ainsi que par l’insuffisance des infrastructures de recyclage existantes. Ces inefficacités industrielles génèrent d’importants volumes de déchets d’emballages non recyclables et de gaspillage alimentaire. Parallèlement, la problématique de la santé se manifeste d’abord par un risque sanitaire lié aux contenants : en France, l’utilisation de plastique, de métaux lourds et de composés chimiques dans les emballages expose directement les consommateurs à des risques forts pour leur santé. À cela s’ajoutent les risques liés au contenu, puisque la fabrication et la promotion d’aliments ultra-transformés, pauvres sur le plan nutritionnel, contribuent à l’augmentation de maladies mondiales graves comme l’obésité, le diabète et les pathologies cardiovasculaires. Enfin, le manque de transparence ou les pratiques d’étiquetage trompeuses sur la valeur nutritionnelle réelle des produits transformés accentuent ces risques de santé publique, tandis que les défauts de contrôle qualité ou de supervision lors de la fabrication et du packaging font peser un risque permanent de contamination des aliments.
Concurrence commerciale et capacité d’exportation
En 2026, la compétitivité du secteur agroalimentaire européen est mise à l’épreuve par une combinaison de pressions commerciales internationales, de fragilités internes et de perturbations systémiques, limitant sa capacité d’exportation et renforçant la concurrence mondiale.
Tout d’abord, les exportations européennes sont directement pénalisées par la montée des tensions commerciales. La Chine a ainsi instauré des droits de douane allant jusqu’à 11,7 % sur plusieurs produits laitiers européens. Ces mesures s’inscrivent dans un contexte de conflit commercial plus large, lié en partie à la réaction chinoise aux taxes européennes sur les véhicules électriques. Elles réduisent la compétitivité prix des produits européens sur un marché clé, alors même que des secteurs comme le porc ou les spiritueux sont également ciblés, accentuant l’incertitude pour les exportateurs.
Cette perte de compétitivité se traduit concrètement dans les performances commerciales des États membres. En France, le solde agroalimentaire a chuté à 200 millions d’euros en 2025, contre 3,9 milliards en 2024 et 5,3 milliards en 2023, soit son niveau le plus bas depuis 25 ans. Cette baisse s’explique par la hausse des coûts d’importation, mais aussi par un recul des exportations, notamment dans des filières traditionnelles comme le vin et le cognac, pénalisées par des droits de douane accrus aux États-Unis et en Chine. Les exportations céréalières, pilier de la présence française sur certains marchés comme l’Algérie, ont également été affectées par des rendements dégradés et des tensions diplomatiques.
Face à ces difficultés, l’Union européenne mise sur la diversification de ses débouchés via de nouveaux accords commerciaux. L’accord avec le Mercosur prévoit ainsi la suppression de plus de 90 % des droits de douane, sur un marché de plus de 700 millions de consommateurs représentant près de 20 % du PIB mondial. Cet accord pourrait générer environ 4 milliards d’euros d’économies annuelles pour les entreprises européennes, en facilitant leurs exportations. De même, les négociations avec l’Australie illustrent la volonté de l’UE d’ouvrir de nouveaux marchés agricoles et industriels.
Cependant, cette stratégie est fortement portée par une coalition industrielle structurée, menée notamment par BusinessEurope, qui exerce un lobbying coordonné en faveur de la ratification rapide de l’accord Mercosur. Celle-ci met en avant des arguments de compétitivité, de diversification stratégique et de gains économiques, insistant sur la suppression de plus de 90 % des barrières tarifaires et sur la nécessité pour l’UE de rester un acteur commercial global. Toutefois, ce positionnement se heurte à une forte opposition des filières agricoles européennes, qui redoutent une concurrence accrue de produits sud-américains à bas coût (viande, soja, sucre), susceptibles de faire pression sur les prix et les standards européens. Cette tension entre ouverture commerciale et protection des producteurs fragilise la cohérence de la stratégie exportatrice européenne.
Enfin, la capacité d’exportation européenne est également affectée par des chocs exogènes majeurs, en particulier la crise du détroit d’Ormuz. Le trafic maritime y a chuté de plus de 96 %, perturbant profondément le commerce mondial. Or, ce détroit est un point de passage essentiel pour 30 à 35 % du commerce mondial d’engrais maritimes, dont environ un tiers de l’urée. Le prix de l’urée a ainsi augmenté de 490 à 750 dollars la tonne, tandis que plus de 1,1 million de tonnes d’engrais étaient bloquées en mars 2026. Cette situation renchérit les coûts de production agricole à l’échelle mondiale et affecte indirectement la compétitivité européenne.
Surtout, cette crise met en évidence l’absence de mécanisme international coordonné pour sécuriser les approvisionnements en intrants agricoles. Contrairement au pétrole, il n’existe ni réserves stratégiques d’engrais ni architecture de réponse globale, ce qui entraîne une transmission directe du choc aux producteurs et aux marchés agricoles. Face à ce risque systémique pour la sécurité alimentaire, des initiatives internationales émergent, notamment sous l’égide de l’ONU, pour rétablir les flux d’engrais et coordonner les réponses via des corridors alternatifs et des programmes d’urgence. Néanmoins, l’efficacité de ces mesures reste incertaine, soulignant la nécessité d’une gouvernance mondiale renforcée.
Ainsi, en 2026, le secteur agroalimentaire européen se trouve confronté à une triple contrainte : une intensification de la concurrence commerciale internationale, une fragilisation de ses performances exportatrices et une vulnérabilité accrue aux chocs géopolitiques globaux. Dans ce contexte, la capacité de l’Union européenne à maintenir sa compétitivité dépend autant de sa stratégie commerciale que de sa capacité à s’inscrire dans des réponses collectives face aux crises globales.
Enjeux de souveraineté et de sécurité alimentaire
La crise du détroit d’Ormuz révèle une vulnérabilité structurelle des systèmes agroalimentaires liée à la dépendance mondiale aux engrais azotés. Près de 30 à 35 % du commerce mondial d’engrais transite par ce corridor stratégique, dont un tiers de l’urée, ce qui en fait un maillon critique de la sécurité alimentaire globale. Le blocage a entraîné une flambée des prix, l’urée passant par exemple de 490 à 750 dollars la tonne en moins d’un mois, sous l’effet combiné de l’arrêt des exportations de gaz naturel liquéfié et de la réallocation du fret vers des cargaisons plus rémunératrices comme le pétrole. Cette hausse renchérit les coûts de production agricole et menace directement les rendements, la FAO estimant que les prix mondiaux des engrais pourraient augmenter de 15 à 20 % au premier semestre 2026 si la crise persiste. L’absence de réserves stratégiques d’engrais, contrairement au pétrole, accentue encore cette fragilité et transmet le choc sans amortissement aux agriculteurs.
L’UE n’importe qu’une faible portion de ses engrais chimiques par le détroit d’Ormuz et selon Fertilizers Europe, l’approvisionnement d’engrais “ne pose pour l’instant pas de problème” en Europe. « En France, plus de 80% des besoins en fertilisants pour la campagne agricole actuelle 2025/2026 ont déjà été couverts », précise également France Fertilisants. Néanmoins, le marché des engrais étant mondial, sur le moyen et long terme l’agriculture européenne, en particulier céréalière va être impactée par le conflit. La France est en première ligne, en tant que première importatrice d’engrais de l’Union.
Les régions les plus touchées par ce blocus sont l’Asie, l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe. Les conséquences sont particulièrement graves en Afrique, où l’absence d’engrais pourrait réduire les rendements du maïs de plus de 40 %, exposant 45 millions de personnes supplémentaires à l’insécurité alimentaire aiguë. Au-delà de l’urgence, cette crise souligne la nécessité de repenser les modèles agricoles intensifs dépendants des intrants fossiles, en développant des alternatives telles que les légumineuses fixatrices d’azote ou les cultures négligées, plus résilientes et moins consommatrices d’engrais. La guerre en Ukraine avait déjà conduit à une optimisation des pratiques d’épandage. Enfin, comme les deux tiers des engrais azotés sont destinés à l’alimentation d’élevage, une réduction de la consommation de viande est une autre option.
2. Solutions
Solutions élaborées ou projetées par l’Union européenne
Réglementations unilatérales de l’UE : le parti pris de la Commission vers une renationalisation des politiques agricoles
Face à la dégradation de la position des agriculteurs dans la chaîne de valeur, accentuée par la guerre en Ukraine et la hausse des coûts des intrants, l’UE a privilégié une réponse réglementaire interne. Le Conseil et le Parlement européen sont parvenus, en mars 2026, à un accord provisoire modifiant le règlement OCM et les règlements PAC, généralisant l’obligation de contrats écrits entre agriculteurs et acheteurs, avec une clause de révision en cas de fluctuation des marchés. Le texte simplifie la reconnaissance des organisations de producteurs et protège strictement la dénomination « viande » et les appellations associées, désormais réservées aux produits d’origine animale, à l’exclusion des produits issus de cultures cellulaires. Cette initiative illustre la logique de renationalisation évoquée plus haut : en renforçant unilatéralement ses protections internes plutôt qu’en négociant des standards multilatéraux, l’UE cherche à stabiliser ses filières, au risque de créer de nouvelles frictions avec ses partenaires commerciaux.
La Commission européenne a choisi de scinder en septembre 2025 l’accord initial en deux textes distincts. D’un côté, un accord de partenariat global soumis à l’unanimité ; de l’autre, un accord intérimaire commercial exclusif sur le libre-échange qui nécessite uniquement une approbation à la majorité qualifiée au niveau de l’UE pour accélérer son entrée en vigueur. Pour compenser ce passage en force institutionnel et protéger unilatéralement le marché européen, Bruxelles a intégré des clauses de sauvegarde permettant de réintroduire immédiatement des barrières douanières, une réserve de crise agricole de 6,3 milliards d’euros pour indemniser les pertes des éleveurs, ainsi qu’un protocole environnemental strict au sein d’un chapitre “Commerce et développement durable” pour imposer de manière extraterritoriale le règlement européen « zéro déforestation » aux importations sud-américaines et les dispositions de l’Accord de Paris.
Gestion de l’eau
En matière de gestion de l’eau, l’échelon européen centralise les débats sur les normes juridiques et la planification macro-quantitative. Il existe deux visions opposées de l’évolution du droit de l’eau, mais les différents acteurs s’accordent sur la nécessité d’une gouvernance transnationale forte pour coordonner la résilience du continent.
La Directive-Cadre sur l’Eau (DCE) est le pivot de la gestion de l’eau en Europe, mais son avenir fait l’objet de propositions de solutions divergentes :
- L’adaptation pragmatique et la flexibilité réglementaire (Perspective industrielle) : Pour les associations de l’industrie extractive (Euromines, Raw Materials Europe), la solution réside dans des amendements ciblés de la directive. Ils préconisent d’élargir les dérogations de l’article 4(7) aux critères chimiques et à toutes les modifications physiques des masses d’eau. Ils proposent également de redéfinir la « détérioration » de façon moins stricte (en se basant sur la perte de fonctions écologiques ou sociétales globales plutôt que sur une dégradation locale isolée) et de repousser les échéances butoirs de 2027 pour tenir compte des réalités industrielles de long terme. Enfin, ils demandent une révision des Normes de Qualité Environnementale (NQE) intégrant la biodisponibilité des métaux et la pollution de fond « ambiante » plutôt que préindustrielle.
- La sanctuarisation et l’accélération de l’application (Perspective environnementale et sociétale) : À l’inverse, une vaste coalition d’ONG (WWF, BirdLife, ClientEarth) et de services publics affirme que la solution ne réside pas dans la modification des textes — qui risquerait d’affaiblir la protection —, mais dans l’application stricte et accélérée de la législation actuelle. Pour ces acteurs, maintenir la stabilité et la prévisibilité du cadre juridique est le seul moyen de sécuriser les investissements écologiques à long terme et de garantir le Droit Humain à l’Eau.
Pour faire face aux pénuries chroniques, l’Union européenne déploie des outils de pilotage macroéconomique :
- La fixation d’un objectif contraignant à l’échelle de l’UE : Comme le souligne l’Agence européenne pour l’environnement (AEE), la Commission européenne a inscrit dans sa Stratégie pour la résilience hydrique un objectif politique fort : améliorer l’efficacité de l’utilisation de l’eau d’au moins 10 % d’ici 2030 à l’échelle communautaire.
- Les Dialogues Structurés : Initiés fin 2025 entre la Commission et les États membres, ces dialogues constituent une solution de gouvernance pour aider chaque pays à traduire l’objectif global de 10 % en trajectoires nationales adaptées à ses spécificités hydrologiques et climatiques.
- L’intégration des secteurs émergents dans la planification : L’AEE insiste sur la nécessité pour les instances supranationales de collecter des données prospectives afin d’intégrer les nouveaux secteurs de la transition (production d’hydrogène vert, refroidissement des data centers) dans les modèles de répartition de la ressource, évitant ainsi des conflits d’usage majeurs à l’avenir.
Une approche transversale où le secteur agricole a une place centrale
Au-delà du contenu des réformes, ces différentes initiatives soulèvent également une question institutionnelle : qui décide de la politique agricole européenne ? Les négociations sur la future PAC s’inscrivent dans un mouvement de recentralisation des arbitrages au sein des instances politiques et budgétaires de l’Union. L’intégration d’une partie des règles agricoles dans les National and Regional Partnership Plans (NRPs) renforce le rôle du Coreper et des négociateurs budgétaires au détriment des ministres de l’Agriculture et des experts sectoriels. Cette évolution éclaire les solutions précédemment présentées : qu’il s’agisse du renforcement des protections du marché intérieur, des clauses de sauvegarde dans les accords commerciaux ou encore de la planification européenne de la gestion de l’eau, leur mise en œuvre dépend de plus en plus d’arbitrages transversaux entre objectifs agricoles, budgétaires, environnementaux et commerciaux. Ainsi, les solutions proposées par l’Union ne traduisent pas seulement une évolution des instruments d’action publique, mais aussi une transformation de la gouvernance européenne, où les choix agricoles deviennent des décisions politiques et stratégiques relevant de l’ensemble des priorités de l’Union plutôt que du seul secteur agricole.
Les accords commerciaux de l’UE ALE et les solutions internationales
En ce qui concerne la dépendance aux engrais azotés, l’introduction du MACF en janvier 2026 devrait inciter les acteurs de la filière à se tourner vers des alternatives moins carbonées, ce qui aurait un impact favorable pour la soutenabilité et la résilience de l’agriculture européenne. Néanmoins, les pressions sont fortes actuellement pour réduire voire suspendre la taxe sur les engrais. De plus, une telle reconversion du modèle agricole nécessite une coordination au niveau des territoires.
Autres initiatives : États et acteurs privés
Les solutions des Etats-Membres et les investissements dans la R&D
En matière de gestion de l’eau, si l’Europe fixe le cap et les règles du jeu, c’est au niveau des États, des territoires et des acteurs économiques que se déploient les solutions concrètes de sobriété et d’adaptation. Sur le plan opérationnel, plusieurs leviers technologiques et structurels sont mis en avant pour réduire la pression quantitative sur la ressource :
- La modernisation de l’agriculture : L’irrigation doit passer à l’ère du numérique. L’armement des agriculteurs avec des outils technologiques — capteurs de terrain, modèles prédictifs, outils d’aide à la décision — permet d’apporter l’eau au moment exact où la plante en a besoin, générant des économies potentielles de l’ordre de 30 %. À plus long terme, l’Inrae suggère une solution encore plus profonde : repenser la carte de la répartition et de la spécialisation des cultures en France pour l’adapter au réchauffement.
- La traque des fuites et le déploiement du comptage : À l’échelle des services publics nationaux et municipaux, les solutions passent par la réduction drastique des pertes au sein des réseaux de distribution d’eau potable et par la généralisation du comptage individuel (water metering) pour responsabiliser chaque usager.
- La valorisation des eaux non conventionnelles : Le recours à la réutilisation des eaux usées traitées (REUT), la récupération des eaux de pluie et le recyclage interne des eaux industrielles de process constituent des alternatives techniques indispensables pour soulager les nappes phréatiques.
Enfin, la gestion territoriale de l’eau impose de rompre avec les anciens réflexes d’ingénierie civile pour privilégier des approches écosystémiques et concertées :
- Le ralentissement du cycle de l’eau : Au lieu d’accélérer l’évacuation de l’eau, les experts du Cerema et de l’Inrae préconisent de la ralentir à l’échelle des paysages pour favoriser son infiltration naturelle dans les sols. Cela passe par le reméandrage des rivières, la renaturation des berges, le maintien de sols vivants grâce aux couverts végétaux et le rétablissement des haies agricoles.
- La sanctuarisation des éponges naturelles : Une attention particulière doit être portée à la restauration des zones humides et des tourbières, capables de stocker naturellement jusqu’à 700 litres d’eau par mètre cube.
- Les signaux économiques et la tarification : L’AEE rappelle l’importance d’appliquer au niveau national le principe de récupération des coûts et une tarification incitative de l’eau, intégrant les coûts environnementaux pour décourager le gaspillage.
- La gouvernance territoriale concertée : Pour arbitrer les conflits d’usage inhérents à la « faillite hydrique », les territoires doivent mettre en place un dialogue exigeant via des outils comme les Projets de Territoire pour la Gestion de l’Eau (PTGE) en France, associant citoyens, agriculteurs, industriels et élus locaux dans la co-construction des plans de sobriété.
Comparé à la réflexion sur la gestion de l’eau, dont la problématique s’est imposée comme centrale depuis longtemps, la crise d’Ormuz a révélé un manque de planification nationale quant au futur des engrais chimiques. À l’échelle française, Annie Genevard a annoncé un “grand plan engrais” sans en préciser les contours. Selon la Fédération nationale d’agriculture biologique (FNAB), un soutien beaucoup plus important à la filière biologique permettrait de transitionner vers une agriculture moins consommatrice d’engrais.
Les initiatives des entreprises : intérêts défendus & objectifs, moyens mis en œuvre
L’accord UE-Mercosur est soutenu par une puissante coalition industrielle européenne menée par BusinessEurope. Celle-ci rassemble des géants de l’automobile (ACEA), de la chimie (CEFIC) et des technologies industrielles (Orgalim), en lien avec le réseau Eurochambres représentant les PME exportatrices. Leur objectif commun est d’obtenir une ratification rapide sans renégociation afin de supprimer plus de 90 % des droits de douane, générant ainsi 4 milliards d’euros d’économies annuelles et diversifiant les chaînes de valeur hors de Chine. Pour y parvenir, ces entreprises déploient des moyens sophistiqués : production conjointe de rapports économiques chiffrés, lobbying institutionnel direct auprès de la DG Trade, organisation d’événements d’influence au Parlement européen et pressions décentralisées via les fédérations patronales nationales directement auprès des gouvernements les plus favorables, comme l’Allemagne ou l’Espagne.
En matière de gestion de l’eau, le secteur privé, et plus particulièrement l’industrie agroalimentaire, est poussé à transformer radicalement ses modèles d’affaires sous la pression des marchés et des investisseurs :
- La transparence et le reporting de précision : Selon l’étude de la coalition d’investisseurs FAIRR, la première solution face à la négligence du risque « eau » est l’obligation pour les industriels de fournir des données détaillées. Les entreprises doivent mesurer précisément l’intensité en eau de leurs produits et cartographier la provenance géographique de leurs approvisionnements (pour identifier la dépendance vis-à-vis des zones en stress hydrique).
- La fixation d’objectifs de réduction corporatifs : Les entreprises doivent adopter une approche similaire à celle du climat en se fixant des trajectoires chiffrées et contraignantes de réduction des prélèvements d’eau au sein de leurs processus de transformation industrielle.
- L’intégration des critères ESG « de la terre à la table » : Les cabinets d’experts comme Ksapa préconisent une gestion proactive et holistique des risques environnementaux sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Les entreprises doivent restructurer leurs filières pour les rendre plus inclusives et résilientes, anticipant ainsi le durcissement réglementaire et l’évolution des attentes des consommateurs.
Eléments de bibliographie
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GRANDGEORGE Augustin, (2026, 7 avril), Le blocage d’Ormuz peut-il provoquer une famine ? Anatomie d’un choc systémique
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RAW MATERIALS EUROPE (RME) / EUROMINES. (s.d.). Water Framework Directive: Raw Materials Europe’s Input on the Announced Guidance Document and Revision of the Water Framework Directive. Document de position officiel et propositions d’amendements juridiques (Aggregates Europe, APEP, Cerame-Unie, Eurogypsum, Euromines, EUROROC, EXCA, IMA-Europe).
SANCHEZ MANZANARO, Sofia (2026, 31 janvier) EXCLUSIVE: China slaps tariffs of up to 11.7% on EU dairy products
SANCHEZ MANZANARO, Sofia (Euractiv) (2026, 18 mars), EU seeks beef deal in Australia trade pact
THE CONVERSATION. (2026, 16 avril). Comment la crise d’Ormuz menace nos assiettes. Article de Michel Edmond Ghanem, réalisé avec Rémi Hémeryck, délégué de l’ONG SOS Sahel International, France.
