Bilan à deux ans du rapport Draghi (septembre 2024 – septembre 2026)

Rappel : le diagnostic d’une crise existentielle

Le 9 septembre 2024, Mario Draghi remet à la Commission européenne son rapport sur l’avenir de la compétitivité européenne. Le constat est sévère : l’Europe, qui décroche face aux États-Unis et à la Chine dans de nombreux domaines, est en proie à « une lente agonie ». En particulier, ce rapport identifie trois défis majeurs : accélérer l’innovation et trouver de nouveaux moteurs de croissance, faire baisser les prix de l’énergie tout en poursuivant la décarbonation, et répondre à un monde plus instable où l’Europe ne peut plus compter sur d’autres pour sa sécurité. Pour preuve de retard, entre 2002 et 2023, l’écart de PIB par habitant avec les États-Unis (en parité de pouvoir d’achat) est passé de 31 % à 34 %, et environ 70 % de ce recul s’explique par une productivité plus faible.           
Ainsi, l’Union européenne se doit de réagir si elle souhaite éviter la crise existentielle vers laquelle elle plonge lentement mais sûrement.

Vous pouvez retrouver le rapport juste ici :

The Draghi report on EU competitiveness

Et les articles Grain de Sels qui traitent de celui-ci ainsi que de la compétitivité européenne :

Compétitivité européenne – L’heure des choix drastiques
Compétitivité de l’UE- Gilles Briatta réagit au rapport Draghi et à l’appel de Coimbra
Compétitivité européenne : énergie, numérique, santé- Défis stratégiques – Interview d’experts
Compétitivité – la situation inquiétante de l’Europe

Ce constat n’est pourtant pas nouveau (que l’on songe à la stratégie de Lisbonne en 2000 qui voulait faire de l’Union l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde, et au rapport Monti de 2010 réclamait déjà une simplification réglementaire, mais qui sont restés sans résultat durable). Pourtant, ce qui distingue le rapport Draghi, c’est son caractère opérationnel. Il contient plus de 550 recommandations réparties en 20 domaines. Il chiffre également le besoin d’investissement : environ 800 milliards d’euros supplémentaires par an, publics et privés (soit 5 % du PIB européen). Ainsi, la Commission a fait de ce rapport sa feuille de route  (en janvier 2025, elle a présenté la Boussole pour la compétitivité, qui s’appuie explicitement sur l’analyse du rapport Draghi).

La mise en œuvre du rapport Draghi, quel constat ?

Deux outils de suivi indépendants permettent de mesurer l’avancement. Leurs chiffres diffèrent, mais leurs conclusions convergent.
L’Institut Montaigne, tout d’abord, a suivi 567 recommandations jusqu’au 1er mai 2026. Il obtient un taux de mise en œuvre juridique de 30 %. Ce chiffre, plus élevé qu’attendu, cache malgré tout un déséquilibre :

  • les deux tiers des progrès proviennent de mesures faciles, que la Commission peut adopter seule.
  • les réformes substantielles ne sont pleinement appliquées qu’à 3 %, surtout dans la défense.
  • les réformes qui touchent au partage du pouvoir entre l’UE et les États (dette commune, réduction du droit de veto) n’ont connu aucune avancée.

De son côté, l’observatoire de l’EPIC a suivi 383 mesures. L’observatoire constate qu’en juillet 2026, 15,7 % sont pleinement mises en œuvre, et 41,3 % si l’on ajoute celles qui le sont partiellement. Bien que cela semble pleinement satisfaisant, le fait est que la progression ralentit. L’indice strict est passé de 11,2 % en septembre 2025 à 15,1 % en janvier 2026, puis à 15,7 % en juillet 2026. En outre, les écarts entre secteurs sont frappants (comme par exemple dans le secteur de la défense qui est passé de 14,3 % à 78,6 % mesures pleinement ou partiellement appliquées ou encore dans le secteur de l’énergie dans lequel une seule mesure sur 83 est pleinement appliquée).

Côté financement, des enveloppes importantes ont été mobilisées : jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts pour la défense (SAFE), plus de 100 milliards pour le Pacte pour une industrie propre et 200 milliards d’investissements visés dans l’IA (InvestAI). Bien qu’impressionnant, ces montants restent tout de  très inférieurs à l’objectif annuel fixé par Draghi.

Les deux sources ne mesurent ni les mêmes objets ni de la même manière (unité de compte, pondération, traitement des mesures partielles) mais elles aboutissent au même constat : le plus facile a été fait, le plus structurant reste bloqué.

À l’heure sur le calendrier, en retard sur le monde.

C’est ce que met en exergue l’Institut Montaigne. l’Europe n’est pas en retard sur le calendrier de Draghi en lui-même (qui prévoyait un horizon moyen de 33 mois, alors qu’une procédure législative européenne dure en moyenne plus de trois ans). Néanmoins, c’est sans compter sur le fait que la compétitivité est une cible mouvante. Et celle-ci s’est éloignée de l’Europe depuis 2024. Plusieurs facteurs y ont contribué  (fermeture du détroit d’Ormuz, politique de la seconde administration Trump, second « choc chinois ») expliquant ainsi un décalage de perception (les entreprises interrogées disent n’avoir ressenti presque aucun changement sur le terrain, alors que les décideurs publics se montrent satisfaits).

En outre, il s’agit de constater que le blocage se concentre là où la souveraineté est en jeu. Par exemple, la dette commune est repoussée par l’Allemagne et la plupart des pays du Nord. La France, qui la défend, peine elle-même à redresser ses finances publiques. La ligne de fracture est ancienne. Le rapport Draghi a pu la mettre en lumière mais pas la résoudre.

Par-dessus tout, il faut signaler que l’Europe avance sous la contrainte plutôt que par le plan. En effet, la défense est le seul domaine de progrès réel. Or, ce progrès s’effectue sous la pression de Washington. Pour preuve, Borrell l’anticipait dès 2024 : si l’impérialisme russe était vraiment perçu comme un risque existentiel, comme l’avait été le Covid-19, la dette commune s’imposerait rapidement. Comme à son habitude, l’Union réagit aux chocs plus qu’elle ne met en œuvre une stratégie.

C’est donc que le bilan s’avère plus nuancé que ce que révèlent purement les chiffres.

Un tournant manqué ?

Ajouté à cette analyse, il convient également d’adresser une critique des potentielles ambitions dérisoires de ce rapport. En effet, avec le recul de deux ans, deux lectures critiques invitent à interroger le rapport en lui-même.
Tout d’abord, l’objectif d’investissement s’avère être irréaliste. Selon l’Institut Montaigne, atteindre 800 milliards par an supposerait une croissance annuelle de l’investissement d’environ 6,7 %, soit à peu près quatre fois la moyenne de la dernière décennie. Et il est aisé d’imaginer qu’un objectif hors d’atteinte risque de décourager l’effort plutôt que de le stimuler.

Par ailleurs, Le remède serait mal orienté. C’est l’économiste Eduard Gracia qui reproche au rapport une logique de centralisation, une absence d’analyse coûts-bénéfices pour des dépenses considérables, une place trop faible accordée à la libéralisation et une vision de l’UE comme un bloc homogène. Pour illustrer cela, il prend son indicateur le plus parlant : le capital-risque. En guise d’exemple, il atteint, aux États-Unis, un niveau record porté par l’IA, tandis qu’en Europe le ratio est resté quasiment inchangé en 2025. Si le tournant de l’IA creuse l’écart de productivité (comme le craint aussi l’Institut Montaigne), c’est donc que le retard pris pendant ces deux années pourrait coûter bien plus cher que prévu.

Une Europe passive ou active, quel avenir ?

Sur la base de ce constat, de cette analyse et de cette critique, on peut envisager trois scénarios quant à l’avenir de l’implémentation du rapport Draghi.

Le scénario le plus probable semble être celui de l’enlisement. En imaginant que la tendance actuelle se poursuit, l’Institut Montaigne prévoit 60 % de mise en œuvre juridique fin 2027, mais souligne que les réformes structurelles resteraient bloquées. Les textes s’accumuleraient tandis que l’écart avec les concurrents se creuserait.

Moins probable mais tout aussi envisageable, on peut imaginer que le grand marchandage soit à géométrie variable. SI les États regroupent plusieurs négociations (marchés de capitaux, énergie, défense, budget) pour multiplier les compromis possibles, ils avanceraient, au besoin à quelques-uns, en coalitions de pays volontaires. C’est la voie que l’Institut Montaigne juge la plus prometteuse pour débloquer les réformes de fond. Elle suppose d’accepter la réalité d’un concept bien connu : l’Europe à plusieurs vitesses.

Enfin, on peut imaginer un scénario pessimiste : un sursaut par la crise. L’avènement d’un nouveau choc (énergétique, technologique ou géopolitique) force les Etats « à faire Europe » et provoque un saut d’intégration (comme le plan de relance post-Covid en 2020 ou la défense depuis 2025). Ce scénario est bel et bien plausible au vu du contexte actuel, mais il est, comme toujours, coûteux. l’Europe agirait dans l’urgence, sans maîtriser le calendrier.

Il ne reste guère plus qu’à l’Union européenne de se tourner vers l’avenir. Elle possède les clés de ce dernier dans le creux de sa main. Reste à savoir si elle est prête à le saisir malgré les ronces qui enveloppent ses doigts.

Sources:

  • BORRELL, Josep. « Un bond en avant ? Le rapport Draghi et le futur géopolitique de l’Europe ». Le Grand Continent, 25 septembre 2024.

Un bond en avant ? Le rapport Draghi et le futur géopolitique de l’Europe | Le Grand Continent

  • COMMISSION EUROPÉENNE. Boussole pour la compétitivité. Page mise à jour le 29 mai 2026.

Boussole pour la compétitivité – Commission européenne

  • EPIC. Draghi Observatory & Implementation Index, mise à jour de juillet 2026.

https://draghiwatch.eu

  • GRACIA, Eduard. « The Draghi Report, 2 Years On ». Catalonia Global Institute, 18 septembre 2026.

https://cataloniaglobal.cat/en/the-draghi-report-2-years-on-eu-competitiveness-and-the-crawling-execution-of-an-insufficient-proposal

  • INSTITUT MONTAIGNE. Implementing the Draghi Report: The Moment of Truth. Juin 2026.

Rapport Draghi : l’Europe au rendez-vous ? | Institut Montaigne

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