Le « Dé-risquage » commercial de l’UE : Un derisking dans toutes les directions

Ursula von der Leyen et Prabowo Subianto – Crédits : Dati Bendo / Commission européenne
Article écrit par Erik Melkonyan ESSEC BS dans le cadre du cours « UE et Lobbying responsable BBA) et revisité par Viviane de Beaufort

Introduction : L’impératif géopolitique du « dé-risquage » de l’Union Européenne 

L’Union Européenne (UE) se trouve aujourd’hui confrontée à une fragmentation  croissante de l’ordre mondial et à une intensification de la concurrence entre grandes puissances, forçant Bruxelles à redéfinir en profondeur sa politique étrangère et commerciale. Historiquement ancrée dans le multilatéralisme et le libre-échange,  l’UE doit désormais adopter une stratégie de « dé-risquage » (de-risking), visant à  réduire ses vulnérabilités économiques et sécuritaires en diversifiant ses partenariats  et en sécurisant ses chaînes d’approvisionnement. Cette réorientation stratégique est principalement dictée par une double pression émanant de ses deux principaux partenaires et rivaux : les États-Unis et la Chine.

D’une part, le retour du protectionnisme américain impose un environnement  commercial incertain. L’administration Trump a menacé d’imposer des droits de  douane unilatéraux, y compris un tarif de base de 10 % sur toutes les importations, en utilisant des lois nationales telles que la Section 232 ou la menace d’invoquer l’IEEPA.  Cette approche agressive et imprévisible, qui vise à utiliser les tarifs comme levier de  négociation sur des questions non commerciales (telles que l’immigration ou les dépenses de défense), a poussé l’UE à chercher activement à se prémunir contre  cette volatilité transatlantique. 

D’autre part, l’UE fait face à l’affirmation croissante de la Chine qui utilise son pouvoir économique comme un outil de coercition géopolitique. Le contrôle par Pékin des terres rares, minerais critiques indispensables aux technologies vertes et de défense, est devenu un levier de chantage. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a d’ailleurs tiré la leçon de la douloureuse dépendance énergétique vis-à-vis  de la Russie pour affirmer la nécessité de ne pas reproduire cette erreur avec les matériaux critiques

C’est dans ce contexte de turbulences mondiales que l’UE a accéléré ses efforts pour forger des alliances stratégiques avec de nouveaux partenaires. L’accélération des négociations d’un Accord de Partenariat Économique Global (CEPA) avec l’Indonésie et le lancement d’un Nouvel Agenda Stratégique avec l’Inde ont constitué la première pierre angulaire de cette réponse, suivi par des rapprochements avec l’Australie et évidemment les membres du Mercosur. Ces initiatives ne sont plus de simples pactes commerciaux, mais des instruments d’une politique étrangère visant à garantir la  résilience des chaînes d’approvisionnement, à contrecarrer l’influence chinoise et américaine à offrir aux partenaires régionaux des alternatives fiables. Cet article analysera la  structure et les objectifs de ce pivot stratégique de l’UE tout  en évaluant les compromis et les défis que cette stratégie de « dé-risquage »  pragmatique engendre, notamment en matière de normes environnementales et de cohérence politique. 

I. Le Rationnel Stratégique : De la Vulnérabilité à l’Autonomie 

Le redéploiement de l’Union européenne vers l’Inde et l’Indonésie ne relève pas d’un simple opportunisme commercial, mais d’une urgence existentielle. L’Europe se  trouve aujourd’hui prise en étau entre deux pressions systémiques : à l’Est, la coercition économique de la Chine qui instrumentalise ses monopoles sur les  ressources critiques ; à l’Ouest, le retour d’un protectionnisme américain agressif qui  fragilise l’alliance transatlantique. Ce double mouvement de « push » force Bruxelles  à accélérer sa stratégie de dé-risquage pour garantir sa survie industrielle et son  autonomie politique. 

A. La dépendance critique face à la Chine : L’impératif de sécurité économique 

La motivation première du pivot vers l’Asie-Pacifique réside dans la vulnérabilité extrême de l’UE vis-à-vis de la Chine concernant les matières premières critiques,  indispensables à la double transition verte et numérique. Pékin a démontré sa volonté  d’utiliser sa domination sur les chaînes d’approvisionnement comme un levier d’influence géopolitique, transformant les dépendances commerciales en armes stratégiques. 

1. L’hégémonie chinoise et la vulnérabilité européenne 

La situation est particulièrement alarmante concernant les terres rares. La Chine ne se contente pas d’extraire ces minerais ; elle domine l’étape cruciale du raffinage.  Ursula von der Leyen a souligné que 90 % de la consommation européenne d’aimants en terres rares — composants essentiels pour les éoliennes et les véhicules électriques — provient de Chine. Plus largement, selon les données de la Commission européenne, la dépendance de l’UE aux importations chinoises pour les terres rares lourdes atteint 100 %, et 98 % pour les terres rares légères. Ce monopole crée un  goulot d’étranglement inévitable, exacerbé par les récents contrôles à l’exportation imposés par Pékin sur le gallium, le germanium et les technologies de raffinage. 

2. La réponse législative : Le « Critical Raw Materials Act » 

Face à ce risque de rupture, la présidente de la Commission a déclaré : « Nous avons  appris cette leçon douloureusement avec l’énergie ; nous ne la répéterons pas avec  les matériaux critiques ». Pour structurer cette indépendance, l’UE a mis en place le  Critical Raw Materials Act (CRMA). Ce règlement fixe des objectifs clairs de diversification à l’horizon 2030 : l’UE ne devra pas dépendre d’un seul pays tiers pour plus de 65 % de sa consommation annuelle de toute matière première stratégique16.  C’est cette contrainte légale qui rend l’ouverture de nouvelles routes  d’approvisionnement non plus optionnelle, mais impérative. 

3. Le rôle clé de l’Indonésie et du Nickel 

C’est dans ce cadre réglementaire que s’inscrit le pivot vers l’Indonésie. Jakarta détient des réserves majeures de nickel, avec 1.6 millions de tonnes minées en 2023, un matériau critique pour les batteries, dont l’UE cherche à sécuriser  l’approvisionnement via l’accord CEPA. Bien que l’Indonésie ait imposé des restrictions à l’exportation pour forcer le traitement local — une mesure contestée par  l’UE à l’OMC — l’impératif de sécuriser ces ressources prime désormais. L’accord vise  à supprimer les droits de douane et garantir un accès stable, diversifiant ainsi les sources loin de l’influence chinoise

B. L’incertitude transatlantique : Se prémunir contre le protectionnisme américain 

Si la Chine représente un risque pour les intrants (l’offre), les États-Unis représentent  désormais un risque pour la stabilité des débouchés (la demande) et la souveraineté  diplomatique de l’UE. 

1. Le choc tarifaire unilatéral 

L’administration américaine a adopté une posture commerciale agressive, menaçant  d’imposer des droits de douane généralisés d’au moins 10 % sur toutes les importations, ainsi que des tarifs punitifs sectoriels (jusqu’à 25 % sur l’automobile et l’acier). Ces mesures, justifiées par des lois d’urgence économique (IEEPA), créent  une insécurité permanente pour les exportateurs européens. L’UE cherche donc à  ouvrir de nouveaux marchés en Inde (1,4 milliard d’habitants) et en Indonésie pour réduire son exposition au marché américain et compenser les pertes potentielles  outre-Atlantique. 

2. La pression des sanctions et le besoin d’alliés 

Washington exerce également une pression croissante pour aligner la politique  étrangère européenne sur la sienne. L’administration américaine pousse l’Europe à adopter des mesures contre l’Inde et la Chine pour leurs achats de produits  énergétiques russes, préférant même l’usage de droits de douane aux sanctions classiques. Cette pression place Bruxelles dans un dilemme : renforcer ses liens avec l’Inde via le nouvel agenda stratégique tout en gérant les exigences américaines.  Diversifier les partenariats vers l’Indo-Pacifique devient alors un moyen d’affirmer une  autonomie stratégique propre, permettant à l’UE de naviguer entre les injonctions de ses deux grands rivaux systémiques. 

II. L’Architecture des Nouveaux Partenariats : les essais indiens et indonésiens

Si le rationnel stratégique définit le « pourquoi », l’architecture des accords définit le « comment ». L’Union Européenne a structuré ses relations avec l’Inde et l’Indonésie autour de cadres institutionnels robustes, dépassant la simple libéralisation tarifaire pour englober la technologie, la défense et la sécurité des approvisionnements. 

A. L’Inde : Un Partenaire Stratégique Global 

Le rapprochement avec l’Inde est le plus ambitieux des deux pivots. Il ne s’agit pas  seulement d’un accord commercial, mais d’une refonte complète de la relation  bilatérale formalisée par un « Nouvel Agenda Stratégique UE-Inde ». Ce cadre est structuré autour de cinq piliers fondamentaux : Prospérité et durabilité, Technologie et innovation, Sécurité et défense, Connectivité et enjeux mondiaux, et enfin les Facilitateurs transversaux. 

1. Coopération technologique et sécurisation des chaînes de valeur 

Au cœur de cette architecture se trouve le Conseil du Commerce et de la Technologie  (TTC), une plateforme stratégique lancée initialement avec les États-Unis et désormais dupliquée avec l’Inde. L’UE cherche ici à réduire ses dépendances critiques  en collaborant sur les technologies de rupture : 

Semi-conducteurs : Les deux partenaires ont signé un protocole d’accord  pour sécuriser la chaîne d’approvisionnement et collaborer sur la recherche et l’innovation, notamment dans la conception de puces

Numérique et IA : La coopération s’étend aux réseaux sécurisés 5G et à la recherche sur la 6G . De plus, le Bureau européen de l’IA et la Mission nationale indienne sur l’IA collaborent pour développer une intelligence artificielle « digne de confiance » et centrée sur l’humain. 

Sécurité maritime : Dans le pilier sécuritaire, l’UE et l’Inde intensifient leurs  exercices navals conjoints et le partage d’informations pour sécuriser les lignes de communication maritimes dans l’Océan Indien, une zone clé pour le  commerce mondial. 

2. L’ambition commerciale : L’ALE comme levier 

Le pilier économique vise la conclusion d’un Accord de Libre-Échange (ALE)  ambitieux d’ici la fin de l’année 2025. L’enjeu est de taille : l’Inde est déjà un partenaire  majeur avec 120 milliards d’euros d’échanges de biens en 2024. L’accord vise à supprimer les barrières tarifaires élevées qui freinent encore l’accès au marché indien, tout en intégrant des chaînes d’approvisionnement résilientes. Pour accélérer  l’engagement du secteur privé, l’UE propose la création de « Vallées Bleues » (Blue Valleys), des plateformes dédiées à l’intégration des chaînes de valeur durables. 

B. L’Indonésie : Le Pacte Commercial (CEPA) 

Avec l’Indonésie, la stratégie européenne prend la forme d’un accord commercial  classique mais aux implications géopolitiques profondes : l’Accord de Partenariat  Économique Global (CEPA), conclu après neuf ans de négociations. 

1. Un désarmement tarifaire massif 

L’accord est qualifié de « très ambitieux » par les experts, prévoyant la suppression  des droits de douane sur 98,5 % des lignes tarifaires. Pour les exportateurs européens, cela représente une économie estimée à 600 millions d’euros par an en  prélèvements sur des produits clés comme l’automobile, les machines et la pharmacie.  

En retour, l’UE ouvre son marché à plus de 221 produits alimentaires indonésiens,  tout en protégeant ses indications géographiques sensibles. 

2. La logique sécuritaire : Contrer l’influence chinoise 

Au-delà des gains économiques, le CEPA obéit à une logique de sécurité.  Premièrement, il vise à sécuriser l’accès aux matières premières critiques, l’Indonésie étant le premier producteur mondial de nickel. L’accord offre un cadre juridique pour garantir un approvisionnement stable en matériaux nécessaires à la transition verte européenne, réduisant ainsi la dépendance envers la Chine. Deuxièmement, en offrant à Jakarta une alternative commerciale crédible, l’UE cherche à limiter l’influence grandissante de Pékin dans la région. Cette dimension est renforcée par des liens de défense accrus, illustrés par l’achat par l’Indonésie de 42 avions de combat Rafale et de sous-marins de conception française

C. Les Dilemmes du « Dé-risquage » : Pragmatique ou Contradictoire ? 

Si le pivot vers l’Inde et l’Indonésie répond à une logique de sécurité économique impérieuse, il place l’Union Européenne face à des contradictions majeures. Cette stratégie de « Realpolitik » commerciale oblige Bruxelles à des compromis douloureux, sacrifiant parfois ses ambitions normatives — notamment environnementales — et exposant ses divisions internes face à la pression de ses alliés. 

1. Le sacrifice des normes environnementales : Le cas Indonésien 

Le partenariat avec l’Indonésie illustre le conflit direct entre les impératifs géopolitiques et le Pacte Vert européen (Green Deal). Pour sceller cette alliance stratégique, l’UE semble prête à diluer ses exigences écologiques, une démarche critiquée comme une  capitulation face aux réalités commerciales. 

a. L’huile de palme contre le nickel 

L’accord commercial (CEPA) a été conclu malgré l’ombre persistante de l’huile de palme, principal moteur de la déforestation en Indonésie. Bien que ce produit ait longtemps empoisonné les relations bilatérales, l’accord final inclut un quota d’exportation sans droits de douane pour l’huile de palme, une concession majeure de Bruxelles. Les ONG dénoncent un accord qui « renforce un modèle extractif » ayant déjà causé des dommages immenses aux forêts indonésiennes, regrettant que cette ouverture du marché ne soit probablement pas liée à des exigences de durabilité contraignantes. Le message est clair : la géopolitique et l’accès aux matières  premières l’emportent désormais sur la protection stricte des forêts. 

b. Le recul sur le règlement anti-déforestation (EUDR) 

La contradiction est encore plus flagrante avec la proposition de la Commission de reporter d’un an l’entrée en vigueur du règlement sur la déforestation (EUDR). Ce règlement, qui devait s’appliquer fin 2024, obligeait les importateurs à prouver que leurs produits (café, huile de palme, caoutchouc) ne provenaient pas de terres déboisées. Sous la pression de partenaires commerciaux — l’annonce du report coïncide avec la conclusion des négociations avec l’Indonésie — et potentiellement des États-Unis, Bruxelles a choisi de reculer. Cette décision est perçue par certains  parlementaires européens comme un signal désastreux, suggérant que la Commission « cède aux lobbyistes » et remet en cause sa crédibilité climatique. 

2. La géopolitique complexe : Le grand écart Indien 

Avec l’Inde, le dilemme n’est pas environnemental mais diplomatique et commercial.  L’UE tente d’approfondir une alliance stratégique tout en gérant des frictions protectionnistes persistantes et une pression américaine déstabilisante. 

a. Les frictions commerciales persistantes 

Malgré la volonté politique, les négociations techniques restent bloquées sur le protectionnisme indien. L’accord sur les indications géographiques (IG), crucial pour protéger les produits de terroir européens, ne sera pas conclu en décembre, l’Inde étant encore en train de réviser sa propre législation. De plus, l’agriculture reste un point de blocage majeur : l’UE fait face à des droits de douane prohibitifs de 150 %  sur les vins et spiritueux, un secteur où New Delhi refuse de céder. L’Inde exprime également sa frustration d’être traitée comme un « partenaire mineur » dans les négociations, notamment sur les normes de durabilité qu’elle juge déséquilibrées. 

b. Le dilemme des sanctions russes 

Le défi le plus aigu est géopolitique. Alors que Bruxelles déroule le tapis rouge pour New Delhi avec un nouvel agenda stratégique, l’administration Trump pousse l’UE à adopter une ligne dure contre l’Inde pour ses achats de produits énergétiques russes.  Washington incite les Européens à adopter des mesures punitives, préférant même les droits de douane aux sanctions classiques. En réponse, la Commission envisage d’inclure des restrictions sur des entreprises indiennes dans son 19e paquet de sanctions. L’UE se retrouve ainsi dans une position d’équilibriste impossible : elle doit renforcer ses liens avec l’Inde pour contrer la Chine, tout en étant sommée par son allié américain de sanctionner ce même partenaire stratégique. 

IV. L’extension du jeu d’influence

A. Le développement du partenariat avec l’Inde

Dans la poursuite du rapprochement entre l’Inde et l’UE en 2025, ce 27 janvier dernier a été signé un accord de libre-échange inédit entre les 2 pays, après près de 18 ans de négociations.

Le partenariat repose sur le compromis suivant : l’Inde cherche avant tout un meilleur accès au marché européen pour ses travailleurs qualifiés du numérique ainsi que pour ses exportations de textiles, bijoux et chaussures, tandis que l’UE vise l’ouverture de certains secteurs protégés, la diffusion de ses standards environnementaux et une augmentation de ses ventes industrielles (automobiles, vins, spiritueux). Face aux lignes rouges indiennes, notamment sur l’agriculture et sur la taxe carbone aux frontières, Bruxelles a du revoir ses ambitions à la baisse, acceptant un accord moins intrusif afin de sécuriser une victoire géopolitique symbolique.

L’objectif est clair : démontrer que l’UE reste capable de forger des alliances commerciales majeures, d’élargir son réseau de partenaires et de réduire sa dépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis et de la Chine. Cette dynamique a été soutenue par un fort engagement politique mais elle ne doit pas masquer les limites structurelles du rapprochement : l’Inde demeure attachée à une diplomatie de non-alignement, continue de coopérer étroitement avec la Russie sur l’énergie et la défense, et refuse toute intégration dans une « orbite » européenne.

Ainsi, la conclusion de l’accord de libre-échange ne relève pas seulement d’une réaction conjoncturelle aux tensions commerciales américaines, mais d’un choix stratégique de long terme engagé dès 2007 et relancé en 2022 pour réduire les dépendances vis-à-vis de la Chine, qui fournit encore près de 18 % des importations indiennes et plus de 23 % de celles de l’Union européenne. Ensemble, l’Inde et l’UE représentent 25 % du PIB mondial et un tiers du commerce international, mais leurs échanges restent sous-exploités : l’UE est le deuxième fournisseur de l’Inde, tandis que celle-ci ne capte que 2 % des exportations européennes. Dans un contexte de croissance indienne soutenue, de modernisation industrielle portée par des politiques comme Make in India et d’érosion des parts de marché européennes à l’échelle mondiale, l’accord vise autant à ouvrir un marché encore protégé par des droits de douane élevés qu’à diversifier les chaînes de valeur et sécuriser les approvisionnements. Plus qu’un simple traité commercial, il s’affirme ainsi comme un levier de souveraineté économique et de rééquilibrage géopolitique supplémentaire pour les deux partenaires.

B. Le partenaire australien

Dans la même logique de diversification stratégique, l’Union européenne accélère également son rapprochement avec l’Australie. Longtemps bloquées par les tensions sur l’accès des viandes bovines et ovines australiennes au marché européen et par la protection des indications géographiques, la visite d’Ursula von der Leyen à Melbourne et Sydney prévue fin février vise à conclure un accord « élargi » combinant libre-échange, coopération sécuritaire et accès aux minerais critiques, rompant avec près d’une décennie d’impasse commerciale. Au-delà de la seule ouverture des marchés, l’UE représentant déjà le troisième partenaire commercial bilatéral de Canberra et un marché de 450 millions de consommateurs, l’enjeu est géopolitique : sécuriser des chaînes d’approvisionnement en ressources stratégiques, notamment en lithium et autres terres rares et intégrer l’Australie aux dispositifs européens de défense, notamment via le programme SAFE de financement commun des équipements militaires. Bruxelles cherche ainsi à ancrer des partenariats durables avec des démocraties « like-minded » de l’Indo-Pacifique. Comme pour l’Inde, cet accord dépasserait le simple cadre tarifaire : il s’inscrit dans une stratégie de souveraineté économique, industrielle et sécuritaire visant à redéployer l’influence européenne dans les équilibres mondiaux.

C. Le Mercosur : l’expression même du dilemme du dé-risquage

Si les accords avec l’Inde et l’Indonésie ont posé des questions d’éthique environnementale et commerciale, l’accord finalement signé le 17 janvier 2026 entre l’UE et le Mercosur a pu susciter des réactions populaires bien plus importantes.

Pour rappel, l’objectif de l’accord est de constituer un espace économique de près de 700 millions de consommateurs, présenté comme la plus vaste zone de libre-échange au monde. Le traité prévoit la suppression progressive de droits de douane encore élevés dans des secteurs stratégiques pour l’industrie européenne, notamment l’automobile et les pièces détachées, les machines-outils, les produits chimiques et pharmaceutiques, ainsi qu’un meilleur accès aux marchés de services, ce qui devrait réduire significativement les coûts d’exportation et soutenir la compétitivité des entreprises européennes. En contrepartie, l’Union ouvre davantage son marché à certains produits agricoles sud-américains via des quotas à tarifs préférentiels (bœuf, volaille, sucre, éthanol ou riz) encadrés par des mécanismes de sauvegarde permettant de rétablir des protections en cas de déséquilibre. Présenté par la Commission comme un accord « gagnant-gagnant », souvent résumé par la formule « voitures contre viande », le texte demeure néanmoins politiquement sensible : plusieurs États membres, dont la France, redoutent une concurrence accrue pour leurs filières agricoles et pointent des enjeux environnementaux liés à la production sud-américaine.

En effet, malgré ses promesses économiques, l’accord entre l’Union européenne et les pays du Mercosur suscite de fortes inquiétudes politiques, sociales et environnementales. La principale critique porte sur le risque de concurrence déloyale pour les agriculteurs européens, soumis à des normes sanitaires, sociales et environnementales plus strictes que celles en vigueur en Amérique latine, où certains pesticides interdits en Europe restent autorisés. En l’absence de véritables « clauses miroirs » imposant des standards équivalents aux importations, de nombreux syndicats agricoles redoutent un dumping social et écologique susceptible de fragiliser les filières bovine, avicole ou sucrière. Le texte prévoit par ailleurs un mécanisme de « rééquilibrage » permettant aux pays du Mercosur de réclamer des compensations si l’UE adoptait de nouvelles protections environnementales ou sociales affectant leurs exportations, ce qui est perçu par ses opposants comme une contrainte pesant sur la souveraineté réglementaire européenne. Au-delà du seul secteur agricole, plusieurs ONG alertent également sur les effets climatiques et humains du traité : accélération de la déforestation, pression accrue sur la biodiversité, extension des activités minières, menaces pour les droits des peuples autochtones et dégradation des conditions de travail. Dans ce contexte, l’accord apparaît pour certains comme une « bombe climatique et sociale » qui a provoqué de nombreuses manifestations en France de la part des agriculteurs.

Sur le plan institutionnel, son entrée en vigueur reste ainsi incertaine, car elle suppose la ratification du Parlement européen et des États membres, tandis que la saisine de la Cour de justice de l’UE par des eurodéputés a temporairement suspendu le processus.

V. Conclusion : La reconfiguration de l’influence à Bruxelles 

Le pivot stratégique de l’Union européenne vers ses nouveaux partenaires marque une rupture fondamentale dans l’écosystème du lobbying bruxellois. Sous la pression du « dé-risquage », la balance du pouvoir d’influence bascule : l’argument de la sécurité  économique supplante désormais la norme environnementale, redéfinissant les gagnants et les perdants de la décision publique européenne. 

1. L’institutionnalisation du lobbying industriel 

Cette nouvelle stratégie offre aux champions industriels un accès institutionnalisé sans précédent aux décideurs. La création d’organes dédiés, tels que la Federation of  European Business in India (FEBI) ou le futur Forum de l’industrie de la défense UE Inde, permet aux entreprises de contourner les canaux législatifs traditionnels pour co-construire la réglementation directement avec l’exécutif. De même, l’intégration d’une dimension « business » au sein du Conseil du Commerce et de la Technologie  (TTC) transforme les enjeux techniques en priorités diplomatiques, alignant parfaitement les intérêts privés des secteurs de la tech et de la défense sur l’agenda géopolitique de la Commission. 

2. L’ère du lobbying d’État coercitif 

Le cas indonésien révèle une nouvelle vulnérabilité : l’efficacité redoutable du lobbying exercé par des États tiers. Le report du Règlement sur la déforestation  (EUDR) démontre que la menace de rétorsion sur les matières premières critiques  (comme le nickel) ou les alliances commerciales est devenue un levier d’influence  supérieur au plaidoyer des ONG climatiques. Pour les acteurs du lobbying, la leçon est claire : dans une Europe géopolitique, la maîtrise des chaînes d’approvisionnement confère un pouvoir de veto réglementaire. L’influence ne se joue plus seulement dans les couloirs du Parlement, mais dans la capacité à présenter ses  intérêts commerciaux comme des impératifs de sécurité nationale. 

L’autonomie ou l’effacement : le dilemme stratégique européen

Longtemps ancrée dans une relation de dépendance transatlantique post-mondialisation, l’Europe affronte aujourd’hui une réalité brutale. Son rôle international est menacé par la double pression d’une Chine en pleine expansion, qui instrumentalise son monopole sur les terres rares, et d’une Amérique dont la politique a muté d’une alliance fiable vers un risque économique et politique majeur pour Bruxelles. L’imprévisibilité de Washington a agi comme un électrochoc : sans autonomie, l’Europe risque d’être écrasée entre deux géants aux visions divergentes.

Pour reprendre son destin en main, l’UE tente de bâtir son propre réseau d’influence en se tournant vers des puissances « pivots » comme l’Inde et l’Indonésie, ou encore les Etats Sud-Américains. Ces nations, elles aussi contraintes de naviguer entre l’influence chinoise et américaine, deviennent des partenaires naturels pour Bruxelles. La stratégie de « dé-risquage » (de-risking) n’est donc pas qu’un slogan, mais une volonté concrète de diversifier les chaînes d’approvisionnement, comme l’illustre le Critical Raw Materials Act et les accords récents avec Jakarta. Reste une question fondamentale : l’Europe parviendra-t-elle à s’imposer comme une véritable alternative globale, ou ses dépendances structurelles et ses retards technologiques l’empêcheront-ils de transformer cette ambition en réalité ?

Sources 

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Gutmann, D. (2025). La nouvelle politique fiscale internationale des Etats-Unis. Le Club des Juristes, 24 January 2025.  

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European Critical Raw Materials Act 

o Lien : https://commission.europa.eu/strategy-and-policy/priorities-2019- 2024/european-green-deal/green-deal-industrial-plan/european-critical raw-materials-act_en 

EU-India Trade and Technology Council 

Lien : https://epthinktank.eu/2024/01/10/eu-india-trade-and-technology council/ 

EU seals nine-year Indonesia mega-deal in bid to counter  China 

Lien : https://www.courthousenews.com/eu-seals-nine-year-indonesia-mega deal-in-bid-to-counter-china/

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