Qui sera le prochain président de la Commission européenne ?



Actualité


23.05.2019

Jules Lastennet

L’un des enjeux majeurs des élections européennes est la nomination du président de la Commission européenne. Plusieurs candidats sont déjà déclarés : les chefs de file (Spitzenkandidaten) des grandes familles politiques européennes. Mais rien n’assure que l’un d’eux succède à Jean-Claude Juncker à Bruxelles. Plusieurs autres personnalités sont pressenties, au premier rang desquelles Michel Barnier.

De gauche à droite et de haut en bas : Manfred Weber, Frans Timmermans, Margrethe Vestager, Michel Barnier

De gauche à droite et de haut en bas : Manfred Weber, Frans Timmermans, Margrethe Vestager, Michel Barnier – Crédits : PPE, Partij van de Arbeid, Johannes Jansson, PPE

Mode d’emploi

Le président de la Commission européenne, selon les traités, est élu à la majorité des membres du Parlement européen, sur proposition des chefs d’Etat et de gouvernement. Ces derniers, pour arrêter leur choix, doivent “prendre en compte le résultat des élections européennes“.

C’est ainsi que, pour la première fois, le système des “Spitzenkandidaten” a prévalu en 2014. Il signifie que c’est le chef de la famille politique arrivée en tête des élections européennes qui a été proposé par les dirigeants européens à l’approbation des eurodéputés. C’est de cette manière que le Spitzenkandidat des conservateurs européens (PPE), le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, avait été élu.

La logique voudrait que ce système soit reconduit après le scrutin européen de 2019. Les partis politiques européens se sont d’ailleurs dotés de leur candidat. Mais en 2014, plusieurs pays puissants, comme l’Allemagne et le Royaume-Uni, avaient souhaité passer outre ce processus pour choisir une autre personnalité. Et aujourd’hui, aucun Spitzenkandidat ne suscite un enthousiasme débordant.

Une personnalité extérieure au processus pourrait donc rassembler davantage. Par ailleurs, outre la présidence de la Commission européenne, d’autres “top jobs” européens sont à pourvoir : présidences du Conseil européen, du Parlement européen et de la Banque centrale européenne. Un savant équilibre devra donc être trouvé entre hommes et femmes, entre gauche et droite, entre Est et Ouest, voire entre France et Allemagne…

A ce stade, plusieurs personnalités ont donc une chance de succéder à Jean-Claude Juncker.

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Les Spitzenkandidaten qui ont une chance

Manfred Weber, Allemagne, conservateur

Conservateur bavarois, patron du PPE au Parlement européen depuis 2014 et donc chef de file de son camp pour les élections européennes, Manfred Weber, 46 ans, est en pole position pour succéder à M. Juncker. La droite européenne devrait en effet rester en tête à l’issue du scrutin du 26 mai. Par conséquent, si le processus des Spitzenkandidaten est bien retenu, M. Weber se présentera devant ses pairs pour briguer la présidence de la Commission lors du vote prévu pour la mi-juillet. Il bénéficie en outre d’un soutien marqué de la part de son pays et d’Angela Merkel en personne.

Mais outre le fait que d’autres dirigeants chercheront peut-être à ne pas suivre cette voie, l’Allemand pourrait aussi avoir de grandes difficultés à se faire adouber par le Parlement européen. Jugé trop à droite, trop complaisant avec Viktor Orban ou Matteo Salvini, trop peu sensible aux questions environnementales, trop attaché à la rigueur budgétaire, ou encore trop peu charismatique, Manfred Weber n’aura pas la tâche facile pour convaincre. D’autant que pour atteindre cette majorité des eurodéputés, il faudra être soutenu par au moins trois groupes différents.

Les embûches sont donc encore nombreuses pour ce politicien professionnel, toujours placide et fin connaisseur des arcanes bruxelloises.

Frans Timmermans, Pays-Bas, social-démocrate

Social-démocrate néerlandais, premier vice-président de la Commission européenne de 2014 à 2019 et chef de file du centre-gauche européen, Frans Timmermans, 58 ans, est le principal concurrent de Manfred Weber. Le groupe européen des socialistes et démocrates, en recul comme le PPE, est annoncé en deuxième position et la participation britannique aux élections européennes pourrait lui offrir un coup de pouce grâce à l’afflux d’eurodéputés travaillistes (les conservateurs britanniques ne siègent pas au PPE).

Mais pas plus que le Bavarois, le Néerlandais n’aura la tâche facile. Il est contesté en interne pour son positionnement centriste : il aura d’ailleurs essayé de répondre à cette critique en tenant un discours en faveur de l’écologie, la solidarité ou encore les droits des femmes. Tandis que ses capacités de rassemblement transpartisan ne paraissent que légèrement meilleures à celles de Manfred Weber.

Pour parvenir à ses fins, Frans Timmermans devra donc réussir à tirer profit de son expérience de diplomate et de son multilinguisme impressionnant. Deux qualités qui ne sont pas anodines à Bruxelles.

Margrethe Vestager, Danemark, libérale

Libérale danoise, ancienne ministre et jusqu’ici commissaire européenne à la Concurrence, Margrethe Vestager, 51 ans, est la candidate du groupe centriste de l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ADLE). Si celui-ci ne devrait pas être en mesure de dépasser la troisième place, celle qui s’est fait connaître pour avoir infligé des amendes record à Apple, Google ou Microsoft a néanmoins une vraie chance de coiffer ses concurrents sur le poteau.

En effet, jamais une femme n’a occupé la présidence de la Commission européenne et Mme Vestager n’est certainement pas la seule à estimer “qu’il est grand temps” d’y remédier. Son style, entre simplicité et professionnalisme, plaît à Bruxelles et en dehors, sans compter qu’elle s’efforce de se situer au centre du jeu politique. Enfin, son refus de la fusion entre Alstom et Siemens ne devrait pas être un obstacle pour recevoir le soutien d’Emmanuel Macron, dont le parti rejoindra très probablement le centre libéral européen.

La cote de Margrethe Vestager est donc importante, même si son propre gouvernement (pourtant libéral) ne sera pas un allié et que sa candidature pourrait n’être évoquée qu’après un ou plusieurs échecs d’autres personnalités, surtout si le système des Spitzenkandidaten prévaut.

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L’alternative

Michel Barnier, France, conservateur

Candidat malheureux au poste de Spitzenkandidat du PPE en 2014, Michel Barnier, 68 ans, n’a cette fois pas été candidat. Mais le négociateur en chef de l’UE pour le Brexit demeure l’une des personnalités les mieux placées pour succéder à Jean-Claude Juncker. De fait, l’ancien ministre et ancien commissaire européen coche un nombre impressionnant de cases. Français et conservateur, il a prouvé sa capacité à maintenir la parfaite unité des Vingt-Sept dans les longues et difficiles négociations du Brexit avec Theresa May, notamment en impliquant l’ensemble des Etats membres et du Parlement européen.

Plus que n’importe quel Spitzenkandidat, Michel Barnier semble également en mesure de rassembler largement les parlementaires européens, qui accepteraient probablement de contourner le processus pour lui. Manifestement intéressé par le poste, M. Barnier distille sa vision de l’Europe dans la presse et s’il joue pour l’heure la carte de la loyauté vis-à-vis de Manfred Weber, il se place incontestablement en recours.

Mais les dirigeants européens seront-ils prêts à ne pas respecter le système des Spitzenkandidaten, et ainsi paraître limiter l’expression de la démocratie européenne ?

 

Les Spitzenkandidaten qui ne peuvent pas l’emporter

Ska Keller et Bas Eickhout, Allemagne et Pays-Bas, écologistes

Les Verts ont la particularité de désigner un binôme paritaire pour conduire leur campagne au niveau européen. Cette année, le duo est composé de l’Allemande Ska Keller, 37 ans et déjà Spitzenkandidatin en 2014, et du Néerlandais Bas Eickhout, 42 ans. Mais si les écologistes européens ont plutôt le vent en poupe et devraient voir leur groupe gagner en importance au cours de la prochaine législature, il reste pour le moins improbable que l’un d’eux puisse accéder à la présidence de la Commission. Obtenir leur soutien et ainsi donner des gages sur la politique environnementale de l’Europe pourraient en revanche être nécessaire pour se faire élire.

Jan Zahradil, République tchèque, droite souverainiste

Spitzenkandidat du groupe des conservateurs et réformistes (ECR) au sein duquel figurent notamment le Parti conservateur britannique et le parti Droit et Justice polonais, Jan Zahradil, 56 ans, ne peut a priori pas l’emporter. Partisan d’une Europe des nations (mais pas d’un délitement de l’Union européenne), celui qui est eurodéputé depuis 2004 ne représente pas une force centrale sur l’échiquier politique et a même peu de chance de peser sur l’élection du président de la Commission européenne. Et M. Zahradil n’est pas non plus soutenu par les formations les plus eurosceptiques voire europhobes comme le Rassemblement national ou la Ligue italienne.

Violeta Tomic et Nico Cué, Slovénie et Belgique, gauche radicale

A l’instar des écologistes, la gauche radicale européenne a choisi une femme et un homme pour les représenter : la Slovène Violeta Tomic, députée de 56 ans, et le Belge Nico Cué, syndicaliste de 63 ans. Eux non plus ne sont pas appelés à pouvoir diriger l’exécutif européen au cours des cinq prochaines années, ni même à influer sur l’élection. D’autant moins que leur groupe européen apparaît divisé, ayant été incapable de désigner une personnalité à forte notoriété comme en 2014 lorsqu’Alexis Tsipras avait été nommé Spitzenkandidat.

Oriol Junqueras, Espagne, régionaliste

Le cas d’Oriol Junqueras, Catalan de 50 ans et chef de file des partis régionalistes européens, est particulier. Actuellement emprisonné pour sa participation active au référendum d’indépendance de la Catalogne de 2017, il est poursuivi pour rébellion, sédition et malversation et risque plusieurs dizaines d’années de détention. Il n’a donc pu participer physiquement à la campagne ou au débat des Spitzenkandidaten à Bruxelles le 15 mai. Son camp ne devrait pas non plus peser sur l’élection du successeur de Jean-Claude Juncker.

Le Grec Yanis Varoufakis, 58 ans, a quant à lui conduit la campagne européenne du nouveau parti de gauche paneuropéen Diem 25. Celui-ci n’étant actuellement pas un groupe politique du Parlement européen, l’audience de l’ancien ministre des Finances d’Alexis Tsipras a été moindre que celle des autres Spitzenkandidaten : il n’était pas invité à participer au débat du 15 mai.

 

Les bruits de couloir

Christine Lagarde, France, conservatrice

Directrice générale du Fonds monétaire international depuis 2011, la Française Christine Lagarde, 63 ans, fait partie des personnalités régulièrement évoquées. Si l’ancienne ministre de l’Economie de Nicolas Sarkozy se défend d’être candidate au poste, elle pourrait, à en croire Challenges, recevoir le soutien d’Angela Merkel, qui avait déjà pensé à elle en 2014. Son passage du FMI à la Commission européenne demeure toutefois improbable à ce stade.

Un chef de gouvernement en exercice

Au moins cinq chefs de gouvernement actuellement en exercice ont été cités par la presse au cours des dernières semaines comme des candidats potentiels à la succession de M. Juncker.

Ayant d’ores et déjà prévu de ne pas briguer un cinquième mandat à la tête de l’Allemagne, le nom d’Angela Merkel, 64 ans, circule. Il ne paraît toutefois pas réaliste que la chancelière allemande passe directement de Berlin à Bruxelles. Cette dernière a d’ailleurs démenti les rumeurs l’envoyant à la Commission ou encore à la tête du Conseil européen, dont la présidence, actuellement occupée par Donald Tusk, doit aussi être renouvelée en 2019.

Les noms de trois premiers ministres libéraux sont également avancés : le Néerlandais Mark Rutte (52 ans), le Belge Charles Michel (43 ans) et le Danois Lars Lokke Rasmussen (55 ans). Le premier, chef de gouvernement depuis 2010, est devenu l’un des poids lourds du Conseil européen et son influence sur le fonctionnement de l’UE est jugée croissante. Le deuxième remet actuellement son poste de Premier ministre en jeu – les Belges votent le 26 mai pour les législatives en même temps que les européennes – et pourrait ainsi être tenté de prendre les rênes de la Commission si rester au gouvernement devait se révéler impossible. M. Michel est de surcroît proche d’Emmanuel Macron, tout comme le Premier ministre du Danemark, mais dont le nom revient avec moins d’insistance.

Chez les socialistes, c’est le Premier ministre portugais Antonio Costa, 57 ans, qui est parfois cité, même si l’intéressé a indiqué que s’il était flatté d’être considéré pour le poste, il n’était “candidat à aucune autre fonction que celle qu’il occupe au Portugal“.

Quelqu’un d’autre

Notons enfin que l’ancienne Première ministre danoise Helle Thorning-Schmidt (52 ans, sociale-démocrate), la directrice de la Banque mondiale Kristalina Gueorguieva (Bulgarie, 65 ans, sans étiquette), le ministre des Affaires étrangères espagnol Josep Borrell (72 ans, socialiste) et le ministre de l’Economie français Bruno Le Maire (50 ans, libéral) font également l’objet de spéculations.

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