Face à la Chine, les Européens resserrent les rangs



Actualité


22.03.2019

Marie Guitton, à Bruxelles

La Chine, rivale ou partenaire ? A l’approche d’un sommet UE-Chine en avril, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne ont tenté de “coordonner” leurs points de vue ce vendredi 22 mars à Bruxelles. Pour rééquilibrer ses relations commerciales et protéger son industrie des appétits chinois, l’UE amorce un virage dans sa stratégie.

Face à la Chine, les Européens resserrent les rangs

Face à la Chine, les Européens resserrent les rangs – Crédits : iStock

Le report du Brexit les ayant fort occupé la veille, les Européens réunis à Bruxelles ont repoussé au vendredi 22 mars leur discussion informelle sur la stratégie de l’Europe vis-à-vis de la Chine. Le même jour, le “renforcement” de la stratégie commerciale et industrielle de l’UE était au programme du Conseil européen… Un heureux hasard ?

En amont du sommet, ni les sources élyséennes, ni les sources bruxelloises n’ont tenté de cacher les liens étroits entre les deux sujets,. Particulièrement à quelques jours d’une visite du président chinois Xi Jinping en Europe et à l’approche d’un sommet UE-Chine le 9 avril.

Récemment, c’est notamment le blocage de la fusion Alstom-Siemens, par la Commission européenne, qui a posé la question de la capacité de l’Europe à faire émerger des “champions” capables de rivaliser avec les géants chinois ou, dans le domaine du numérique, américains.

L’Union européenne n’est en aucun cas naïve. Elle est tout à fait prête et déterminée à renforcer ses outils“, assurait pourtant une source bruxelloise juste avant le Conseil européen. “On est à un point de basculement au niveau des Etats membres dans la manière d’aborder les équilibres entre, d’une part les défis posés par le développement de la Chine et qui nécessitent qu’on renforce notre arsenal, et d’autre part les opportunités offertes par le marché chinois, sur lesquelles se sont concentrés pendant longtemps certains pays“, précisait-elle.

Pékin est désormais volontiers décrit comme un “rival systémique“, au moins autant que comme un “partenaire économique“.

Les Etats membres tentent d’afficher leur unité politique

Une discussion politique sur la Chine a donc eu lieu au Conseil européen ce vendredi 22 mars. Une première en son genre. “Il faut que la compétition soit juste et équilibrée. Pour qu’elle le soit, il faut qu’on agisse en tant qu’Européens. Le temps où chaque pays avait sa propre politique vis-à-vis de la Chine doit s’achever“, a notamment fait valoir la France à la table des Vingt-Huit.

En décembre 2016, les Européens avaient étonné Pékin en se rangeant du côté des Etats-Unis et du Japon pour refuser, à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), d’accorder à la Chine le statut d’économie de marché.

La semaine prochaine, la chancelière allemande Angela Merkel et le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker se joindront à Emmanuel Macron pour accueillir à Paris le président chinois Xi Jinping. Une manière de confirmer la nouvelle unité européenne face à la Chine et d’affirmer, pour reprendre une expression chère au chef de l’Etat français, une “souveraineté européenne“. Et aussi d’officialiser la bascule politique de l’Allemagne sur ce dossier, notamment sous la pression de son patronat industriel.

En amont du Conseil européen, le président italien Giuseppe Conte aurait de son côté promis à ses partenaires que l’accord politique qu’il s’apprête à signer avec Pékin dans le cadre des “Nouvelles routes de la soie” respectera le “cadre de coopération” de l’UE. La visite à Rome de Xi Jinping, juste avant son déplacement à Paris, souligne néanmoins que des divergences d’approche et d’intérêts subsistent en Europe, notamment là où la crise économique et financière a fortement ralenti les grands chantiers d’infrastructures ces dernières années.

L’UE revoit ses règles du jeu

Quand on a laissé des actifs stratégiques industriels être rachetés par les Chinois en Grèce [notamment le port du Pirée en 2016], c’est parce qu’il y avait des divisions en interne, et pas d’offre européenne d’investissement suffisante…“, reconnaît aujourd’hui l’Elysée.

L’innovation, l’adaptation des règles européennes de la concurrence au contexte mondial, et la réciprocité dans les échanges commerciaux sont des éléments clés qui ne sont pas assez poussés dans l’UE“, a ajouté la délégation française au Conseil européen du 22 mars.

La Commission européenne a donc décidé de se pencher sur les règles du jeu de l’UE, dans l’espoir de “trouver une nouvelle balance entre ouverture et protection“. D’ici à la fin de l’année 2019, le Conseil européen l’invite notamment “à présenter une vision à long terme de l’avenir industriel de l’UE, ainsi que des mesures concrètes pour la mettre en œuvre.

Si elle continue de justifier l’interdiction de la fusion entre Alstom et Siemens par le risque de créer un monopole en Europe, et qu’elle affiche son scepticisme face à l’idée de “préférence communautaire” appelée de ses vœux par la France, Bruxelles reconnaît notamment s’être mal préparée à la numérisation de l’économie et à l’émergence d’une compétition féroce en Asie.

Pour financer l’innovation et la recherche, la Commission européenne propose désormais d’allouer, dans le budget pluriannuel 2021-2027, 10 milliards d’euros au Conseil européen de l’innovation. Ce dernier, en cours d’installation, a été doté de 2,2 milliards d’euros pour 2019 et 2020.

Dans une communication du 12 mars, Bruxelles a également ouvert la porte à des évolutions du droit de la concurrence pour mieux tenir compte, en cas de rachat chinois d’une entreprise européenne, de l’ampleur des subventions et aides publiques dont aurait pu bénéficier l’acheteur en Chine.

Pour éviter les prises de contrôle inattendues d’entreprises européennes, un premier “instrument de filtrage” des investissements étrangers dans les secteurs stratégiques (aéronautique, ferroviaire, batteries, biotechnologies…) a aussi été validé au début de l’année 2019. Alors que les investissements chinois en Europe ont été multipliés par six ces vingt dernières années, seuls 14 pays de l’UE disposent d’un tel mécanisme aujourd’hui. A l’avenir, les Etats membres resteront en charge d’approuver ou non les investissements étrangers sur leur territoire, mais le nouveau dispositif d’alerte institué au niveau européen permettra aux autres pays de l’UE d’exiger des informations en cas d’opération qui éveille leur intérêt.

En 2018, 83 % des investissements chinois réalisés en Europe auraient pu être concernés, selon la Commission européenne. Une discussion pourrait alors s’ouvrir entre les Etats membres au Conseil… ainsi qu’un rapport de force suffisant, selon Bruxelles, pour dissuader un partenaire isolé.

La politique commerciale en première ligne

La crise de l’acier en 2015 et 2016 a quant à elle poussé l’Union européenne à renforcer ses instruments de défense commerciale ces dernières années. Contre la concurrence déloyale des pays tiers, et notamment celle de la Chine, qui profite par ailleurs d’une balance commerciale asymétrique avec l’Union européenne.

Entre décembre 2017 et juin 2018, des règles concernant les mesures anti-dumping et anti-subvention de l’UE ont ainsi été modernisées, afin de mieux tenir compte des aides d’Etat sur les prix et les coûts de production des produits qui inondent le marché européen.

Selon la Commission européenne, 135 mesures anti-dumping et anti-subventions étaient actives dans l’UE fin 2018. 93 d’entre elles concernaient des produits de Chine, et 9 des produits de Russie.

Concurrence déloyale : comment l’Union européenne se défend-elle face aux pays tiers ?

Au Conseil européen du 22 mars, les travaux ont été “relancés” sur l’instauration d’un instrument de réciprocité en matière d’ouverture des marchés publics. En amont du sommet, Paris s’était félicité de l’aide de l’Allemagne sur ce dossier, qui avait longtemps été contre. Dès 2012, la Commission européenne avait proposé un outil pour restreindre l’accès aux marchés publics européens s’il n’y avait pas de réciprocité. Mais jusqu’à présent, les Etats membres, notamment les plus libéraux, craignaient un glissement protectionniste.

L’UE avait malgré tout obtenu, dans le traité de libre-échange avec le Japon entré en vigueur le 1er février 2019, la suppression d’une clause de sûreté qui lui fermait la porte du marché ferroviaire nippon. “Mais il y a encore de gros problèmes de déséquilibre avec la Chine, l’Inde, l’Indonésie ou les Etats-Unis…“, soufflait avant le Conseil européen un responsable bruxellois. “Nous manquons de la nécessaire réciprocité dans nos échanges“, a répété le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker à l’issue du sommet.

JEFTA : qu’est-ce que l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Japon ?

Le sommet UE-Chine du 9 avril sera aussi l’occasion d’aborder la question du renforcement des règles à l’OMC, et notamment celle des engagements chinois en matière de subventions et de transferts de technologie forcés. Bruxelles espère aussi que Pékin annonce de plus grandes possibilités d’investir en Chine pour les acteurs européens, ce qui pourrait relancer la conclusion d’un accord bilatéral d’ici à 2020.



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